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Il y a quelques semaines, la dix-neuvième Art Car était présentée à Miami Beach. La M6 GTLM, création de l'artiste conceptuel californien John Baldessari, sera bientôt au départ des 24 Heures de Daytona, avec la victoire pour ambition.

Il y a du monde, et du beau, en cette chaude nuit du 30 novembre, au Jardin Botanique de Miami Beach. En marge du vernissage de la foire d'art contemporain Art Basel Miami Beach, qui a lieu de l'autre côté de la rue, au Centre de congrès, 1906 Convention Center Drive, toute la jet set de l'automobile et de l'art est réunie autour de la présentation de la dix-neuvième Art Car du constructeur munichois BMW. Présentée sous une coque transparente au milieu de la végétation luxuriante, celle-ci a été conçue et en partie réalisée par John Baldessari, figure emblématique de l'art conceptuel. Un artiste d'aujourd'hui 85 ans qui, faisant le voyage de Los Angeles à Miami, rehausse l'événement de sa présence charismatique. Selon la tradition en vigueur depuis la création du concept, en 1975, par le jeune pilote Hervé Poulain et par l'artiste Alexander Calder, il s'agit d'une voiture de course, taillée pour la course. La BMW M6 GTLM décorée par John Baldessari participera aux prestigieuses 24 Heures de Daytona, les 28 et 29 janvier prochains. En attendant, elle est l'objet de tous les regards. Lors d'une conférence de presse, le lendemain, Baldessari déclarera : « Enfant, j'allais fréquemment voir des courses. Et à Los Angeles, d'où je viens, les gens aiment généralement rouler vite. Dans notre culture, nous sommes fascinés non pas par la lenteur, mais par la vitesse. Personne n'a envie d'être lent ! »

Deux et trois dimensions

C'est la première fois que l'artiste est confronté à une automobile comme base de départ. Ce faisant, il passait de deux à trois dimensions et c'est ça qui l'a fasciné alors que, en bon artiste conceptuel, il jouait avec l'idée même comme instrument d'ironie. Cet esprit frondeur, on le retrouve dans les quatre lettres FAST (rapide), en capitales, sur le flanc droit de la voiture, côté pilote, alors qu'une photo en noir et blanc de la voiture même est apposée sur le côté gauche, comme une mise en abyme. « J'aime la redondance », dira le grand homme (on lui prête une taille de 2,10 m, un peu tassée par l'âge) en conférence de presse. « J'aime cette ambiguïté, cette cohabitation entre deux et trois dimensions. La voiture, symbole par excellence de notre époque, devient ici un concept satirique, un peu malicieux, qui reprend toutefois certaines des idées que j'ai l'habitude d'utiliser. » John Baldessari fait allusion à ces points monochromes qui l'ont rendu identifiable et célèbre. Vu du dessus, le grand point rouge sur le pavillon blanc, tel un drapeau japonais contemporain, ne va pas passer inaperçu. Les autres points, plus petits, sont de teinte tout aussi basique : bleu, jaune, vert. Il ne faut pas s'en cacher : admirée par certains pour sa valorisation de la puissance et de la vitesse, l'œuvre est décriée par d'autres, rebutés par le minimalisme cher à l'artiste. Il est vrai qu'on est loin de l'exubérance de la M3 GT2 de Jeff Koons, qui a participé au Mans en 2010. Quoi qu'il en soit, la voiture ne laisse pas place à l'indifférence. Lui-même la résume comme « à la fois une œuvre caractéristique de Baldessari et l'œuvre la plus rapide que j'ai jamais créée ! »

Et en plus, elle court !

Le concept de BMW Art Car est né pour la compétition automobile. Pour financer sa participation aux 24 Heures du Mans 1975, Hervé Poulain, pilote et amateur d'art, propose à BMW de faire décorer une voiture par l'un de ses amis artistes, Alexander Calder. Tope là ! Peinte de grandes surfaces arrondies en jaune, bleu et rouge, la 3.0 CSL n° 93 fait sensation sur le circuit de la Sarthe, même si elle est contrainte à l'abandon dans cette édition remportée par le Belge Jacky Ickx. À l'époque, Hervé Poulain disait : « Elle n'a même pas de moteur, c'est la couleur qui la fait avancer ! » L'année suivante, Hervé Poulain revient au Mans avec BMW et Frank Stella, qui emballe la 3.0 CSL Turbo dans du papier millimétré. Mais le pilote a de mauvaises sensations et laisse le bolide hurlant à ses deux coéquipiers qui n'iront pas bien loin dans une course consacrant à nouveau Jacky Ickx. Animé par le feu sacré, le jeune Français confie sa troisième Art Car à Roy Lichtenstein. Avec cette petite 320i, il termine à une remarquable neuvième place au général de l'édition 1977 remporté par… Ickx. Après une infidélité pour Porsche en 1978, Hervé Poulain obtient son meilleur classement l'année suivante avec la M1 décorée à la brosse par Andy Warhol : sixième et victoire de catégorie. C'en fut fini pour le concept initial. La marque munichoise se tourna vers la Formule 1 et le pilote français vers la marque de Zuffenhausen.

Le retour avec Jeff Koons

D'autres Art Cars apparurent, dont l'une signée Robert Rauschenberg avec une 635 en 1986, mais il fallut attendre 2010 et le remuant Jeff Koons pour voir ressurgir le projet original : objectif Le Mans. Koons a voulu se placer dans le sillage de Warhol pour réaliser cette BMW M3 GT2 toute en lignes de fuite, incarnation magnifique de la vitesse. Présentée à Beaubourg, elle court au Mans, sans Hervé Poulain, et abandonne à 20h23, en panne… d'essence. Pour son centenaire, BMW a tenu à rééditer l'expérience, en double ! Alors que la voiture décorée par Cao Fei n'est pas attendue avant le milieu de l'année, celle de John Baldessari prendra d'assaut les 24 Heures de Daytona, fin janvier. Quatre pilotes se relaieront au volant : Bill Auberlen (Etats-Unis), Alexander Sims (Grande-Bretagne), Augusto Farfus (Brésil) et Bruno Spengler (Canada). Présent à Miami, Auberlen a déjà gagné deux fois à Daytona et trois fois à Sebring. Ravi de conduire une Art Car, il veut « juste ne pas être le premier gars à lui faire une égratignure ». Pour le directeur de BMW Motorsport, Jens Marquardt, « réunir les passions des voitures et de l'art sur une piste est une expérience très spéciale. Bien sûr, les pilotes vont faire courir la voiture aussi durement que n'importe quelle autre voiture. Il y aura des changements de couleur et peut-être quelques points supplémentaires sur la voiture, mais c'est le boulot. » À fond la caisse, la consigne est donnée. La M1 signée Andy Warhol a gagné dans sa catégorie. Reste à une Art Car à gagner au général. C'est dans les cordes de cette M6 GTLM.

La main à la pâte

© Photos constructeur

La M6 GTLM de John Baldessari est la première concrétisation de cette sélection. Comme le fit Alexander Calder, l'artiste est parti d'une miniature de la voiture. Et comme Andy Warhol, dont il est contemporain, Baldessari a participé à la réalisation de l'œuvre, non pas à Munich comme le célèbre artiste pop, mais au centre de formation de carrosserie et de peinture de BMW à Oxnard, en Californie. L'artiste a peint lui-même le point rouge sur le pavillon, et l'aileron arrière bleu ciel. Amanda McGough, sa charmante assistante, note : « C'était étonnant de travailler avec les ingénieurs de BMW. Il fallait tenir compte de tous les éléments aérodynamiques et techniques. » « C'est 50 % de l'efficacité, renchérit Jens Marquardt, patron de BMW Motorsport, un équilibre fragile qui peut tourner en turbulences s'il était rompu. » En 1979, l'on a craint un moment que la peinture à la grosse louche apposée par Andy Warhol ne vienne enrayer les performances aérodynamiques de la M1. Cela ne l'a pas empêchée de terminer sixième de l'épreuve mancelle.

La victoire est au bout du pinceau

© Photos constructeur

Deux Art Cars coup sur coup, la marque au Propeller n'y est pas allé par le dos de la cuiller, à l'occasion de son centenaire. En novembre 2015, le choix de John Baldessari, artiste conceptuel, et Cao Fei (prononcez Tchao Fèye), artiste multimédia, était annoncé musée Solomon R. Guggenheim à New York, en présence des artistes et de Hervé Poulain, créateur du concept. L'on pouvait s'étonner de voir sélectionnés un artiste américain et un autre chinois, deux marchés prioritaires pour le constructeur automobile. La marque réfute tout lien, ces créateurs ayant été choisis par un jury international indépendant composé de directeurs des plus grands musées comme le Guggenheim, le Whitney, etc. Parmi eux se trouvait un Belge, Chris Dercon, originaire de Lierre, alors directeur de la Tate Modern à Londres et qui, depuis, dirige le célèbre théâtre Volksbühne à Berlin.