Ces grandes fortunes qui n'ont quasiment pas payé d'impôt entre 2014 et 2018

Eco$story | Selon une enquête de l'organisme ProPublica, les 25 plus grandes fortunes américaines n'ont quasiment pas payé d'impôt sur le revenu durant cinq ans. Une annonce qui relance le débat sur la taxation des plus riches.

Ces grandes fortunes qui n'ont quasiment pas payé d'impôt entre 2014 et 2018
©D.R.
François Thys

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"Les pauvres, c'est fait pour être très pauvre, et les riches, très riche", clamait le personnage de Louis de Funès, Don Salluste, dans la Folie des grandeurs (1971). Nul doute qu'il se serait félicité de l'enquête publiée début juin par l'organisme ProPublica. Notamment relayée par le New York Times, elle met en avant le (très) faible impôt sur le revenu payé par les 25 plus grandes fortunes des Etats-Unis : Jeff Bezos, Elon Musk, Warren Buffett, Michael Bloomberg, Bill Gates, Rupert Murdoch ou encore Mark Zuckerberg font partie des fortunes passées au crible.

Les calculs de ProPublica se basent sur les fiches (pourtant confidentielles) que les intéressés ont remises à l'Internal Revenue Service (I.R.S.), le fisc américain. "Selon le magazine Forbes, la fortune de ces 25 personnes a augmenté collectivement de 401 milliards de dollars entre 2014 et 2018", détaillent les auteurs. "Durant ces cinq ans, ils ont payé un impôt sur le revenu à hauteur de 13,6 milliards de dollars, selon les données de l'IRS. Si ce montant est astronomique, il équivaut à un taux d'imposition réel de 3,4 %."

Warren Buffett, Jeff Bezos et Elon Musk font partie des 25 fortunes analysées.
©Imago - AFP - DPA


En comparaison, l'organisme estime qu'un Américain moyen dans la quarantaine a vu sa fortune augmenter de 65 000 dollars sur la même période, "principalement via la hausse de la valeur des maisons". Or, ce même américain moyen a été imposé à hauteur d'environ 62 000 dollars.

Une autre échelle de mesure ? "Fin 2018, ces 25 fortunes cumulées représentaient 1,1 billion de dollars. Il faudrait 14,3 millions d'Américains moyens pour parvenir à rassembler un tel patrimoine. Le montant de l'impôt fédéral payé par ces 25 personnes : 1,9 milliard de dollars. Celui par les contribuables américains : 143 milliards de dollars."

Moins de 1 % d'imposition pour Buffet et Bezos

Parmi ces 25 ultra riches, certains ont réalisé des performances notables. Ainsi, ProPublica note que le taux d'imposition de Warren Buffet a été de... 0,10 % ! Le patron d'Amazon Jeff Bezos, avec un taux de 0,98 %, est également parvenu à se glisser sous la barre des 1 %. Rien d'illégal ici : les intéressés ont simplement effectué une optimisation fiscale (et non de l'évasion fiscale) : actions, propriétés immobilières et autres yachts de luxe ne sont en effet pas imposables aux Etats-Unis. Tant qu'ils ne vendent pas ces possessions, ils ne paient pas de taxe en lien avec elles.

ProPublica pend l'exemple du salaire de Jeff Bezos, qui tourne autour des 80 000 dollars par an. C'est sur cette base qu'est principalement calculé son impôt. Or, la fortune grandissante du créateur d'Amazon vient en grande partie des actions de son entreprise, dont la valeur a crevé le plafond. Mais actuellement, cette richesse n'est pas taxée à la hauteur de ce qu'elle représente.

Ces grandes fortunes qui n'ont quasiment pas payé d'impôt entre 2014 et 2018
©ProPublica

Warren Buffet a d'ailleurs commenté cette situation directement à ProPublica, précisant qu'il espérait toujours que 99,5 % de sa fortune soit taxée et distribuée à des œuvres de charité. "Je continue de croire que la taxation doit subir des modifications substantielles."

Ces grandes fortunes qui n'ont quasiment pas payé d'impôt entre 2014 et 2018
©ProPublica


Des révélations qui n'ont pas manqué de susciter de nombreuses réactions, notamment dans la classe politique. Le sénateur démocrate Bernie Sanders s'est fendu d'un Tweet invitant à taxer davantage les plus riches pour qu'ils "paient leur juste contribution" à la société.


Le débat sur la taxation des plus riches a également été relancé, avec des propositions de diverses natures. La sénatrice Elizabeth Warren souhaite voir la mise en place d'un impôt individuel de 2 % sur toute fortune dépassant les 50 millions de dollars. Pour elle, les Etats-Unis doivent "s'attaquer à la richesse [détenue], pas aux revenus. [...] J'aimerais voir l'administration Biden davantage pousser au sujet d'une taxe sur la richesse".

Un projet qui ne semble pas dans les cartons, ou en tout cas pas sous cette forme, la secrétaire au Trésor Janet Yellen pointant un système "qui pose de gros problèmes de mise en place". Elle reste toutefois "ouverte à l'idée". Lors de sa campagne, Joe Biden avait à plusieurs reprises abordé le besoin d'une réforme du système de taxation aux Etats-Unis, et une réforme devrait à un moment donné être présentée durant son mandat. Reste à voir si elle permettra effectivement de rééquilibrer la balance. Le récent accord au sein du G7 sur un taux d'imposition mondial minimum pourrait servir de base à une réforme à l'échelle américaine.

Des informations obtenues illégalement ?

Sur la forme, les autorités américaines s'intéressent à la manière dont les journalistes de ProPublica sont parvenus à mettre la main sur ces données confidentielles. La publication de tels documents peut en effet être considérée comme un crime fédéral. Une enquête est actuellement en cours. "Nous prenons cette affaire très au sérieux", a notamment indiqué la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki.

L'organisme ProPublica s'est défendu, insistant sur le fait que toutes les personnes mentionnées dans l'article avait été contactées pour commenter les informations obtenues. Il n'en reste pas moins que certains des milliardaires concernés n'ont pas apprécié voir ainsi leurs revenus exposés au grand public. "[Les informations publiées] ont été sélectionnées et publiées avec précaution, car nous pensons qu'elles représentent un intérêt fondamental pour le grand public, permettant aux lecteurs de comprendre des schémas jusqu'ici dissimulés."

L'ensemble de l'enquête est à retrouver (en anglais) sur le site de ProPublica.