Taxer les super-riches : "C'est l'impôt le plus progressiste que l'on puisse imaginer"

Trois questions à Gabriel Zucman, professeur d'économie à l'université de Berkeley.

Taxer les super-riches : "C'est l'impôt le plus progressiste que l'on puisse imaginer"
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La Libre Eco avec AFP

L'adoption d'une taxe sur les super-riches envisagée par les démocrates américains pour financer les plans d'investissement de Joe Biden serait "historique" et pourrait "faire tache d'huile" dans d'autres pays notamment en Europe, estime Gabriel Zucman, professeur d'économie à l'université de Berkeley dans un entretien avec l'AFP.

Cet économiste français, installé en Californie, est un ardent promoteur de cette taxe.

En quoi cette taxe serait-elle un tournant dans l'histoire de la fiscalité ?

C'est l'impôt le plus progressiste que l'on puisse imaginer. Il concernerait un millier ou un peu moins des contribuables les plus riches des Etats-Unis. Et c'est une politique fiscale qui viendrait prendre le contre-pied de ce qui a été fait depuis quatre décennies, le contre-pied de la dynamique depuis les années 80 avec pour résultat des très riches qui paient très peu d'impôts. En cela, ce serait historique non seulement pour les Etats-Unis mais pour le monde plus généralement car ce serait la première fois qu'il y aurait un impôt sur les milliardaires, ce qui est ambitieux.

Si cette taxe était adoptée, et elle a des chances de l'être, elle pourrait faire tache d'huile ailleurs dans le monde car le même problème se pose de manière similaire en France, en Europe. Il est en effet assez facile de détenir une assez grosse fortune en étant peu imposable, soit en se versant peu de dividendes, soit en réalisant peu de plus-values.

Historiquement, les Etats Unis ont été pionniers dans l'adoption de certains dispositifs fiscaux novateurs notamment le taux marginal d'imposition élevé de 70 % en 1917 par exemple.

Pourquoi l'idée de cette taxe émerge-t-elle aujourd'hui ?

Réponse: Ce n'était pas dans le programme de campagne de Joe Biden. Mais l'explosion des très grandes fortunes pendant la pandémie de Covid a frappé tous les esprits. Pendant que des millions de personnes perdaient leurs emplois, la fortune des milliardaires progressait, elle, très vite. Et il y a eu une prise de conscience à Washington que les milliardaires, tels que Elon Musk, payaient très peu d'impôts comparé à l'immense fortune qu'ils ont amassée. A cette prise de conscience s'est ajouté un événement plus conjoncturel: la sénatrice démocrate centriste Kyrsten Sinema bloque toutes les propositions d'impôts qui étaient dans le programme de Biden et qui étaient censées financer les projets d'investissement en négociation au Congrès. Mais elle a déclaré ne pas être opposée à la création de cette nouvelle taxe. Et donc, finalement, pour pouvoir financer l'agenda "Build back better" ("Reconstruire en mieux", un programme de mesures sociales et en faveur du climat de quelque 2.000 milliards de dollars) de Joe Biden, il ne reste plus que cette disposition et quelques autres mesures comme l'accord international sur la fiscalité des entreprises.

Concrètement comment cette taxe va-t-elle fonctionner ?

Réponse: Le millier de contribuables concernés disposent ensemble de 5.000 milliards de dollars dont 3.000 milliards de plus-values latentes. L'idée est de commencer par taxer ce stock de plus-values existant en une seule fois, soit les 3.000 milliards à une date clé -à la fin 2022 par exemple comparé à janvier-, à hauteur de quelque 20 %. Ce qui permettra de récolter beaucoup d'argent en une seule fois et aura donc un effet immédiat. Puis chaque année, le delta d'augmentation de la fortune de ces milliardaires serait taxé. Si leur fortune passe de 5.000 à 5.200 milliards, 200 milliards seraient ainsi taxés l'année 2 et ainsi de suite. La combinaison des deux est une innovation fiscale importante.

Le seul bémol est qu'a priori, les parts des sociétés non cotées seraient exclues de cette taxe. Cela a l'avantage de simplifier le système (...) mais le gros inconvénient est que cela réduit l'assiette fiscale. Cela pourrait encourager à l'avenir les milliardaires à détenir des parts de sociétés non cotées plutôt que des titres cotés en Bourse. Ceci dit, pour le moment, environ 70 % du patrimoine des milliardaires américains sont détenus en titres cotés.

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