Tranchées, barricades, manifestations... Depuis plus d'un an, la "guerre des bois" a repris au Canada

Voilà plus d'un an que des centaines de Canadiens se mobilisent à Fairy Creek pour protéger une forêt ancienne peuplée de nombreux arbres centenaires. Mais outre le combat écologique, les manifestants évoquent également d'autres enjeux capitaux.

Barrages et tranchées sont utilisés par les manifestants pour bloquer l'accès aux zones d'abattage.
Barrages et tranchées sont utilisés par les manifestants pour bloquer l'accès aux zones d'abattage. ©AFP
La Libre Eco avec AFP

Ils ont construit des barricades, creusé des tranchées, installé des campements : sur l'île de Vancouver, des centaines de Canadiens se relaient depuis plus d'un an pour bloquer l'accès à une forêt dite ancienne et ainsi empêcher la coupe de ses arbres pluricentenaires, quand à la COP26 une centaine de pays dont le Canada se sont engagés cette semaine à lutter contre la déforestation.

Sur cette grande île de l'ouest du Canada, légèrement plus vaste que la Belgique, la protection des forêts est un combat ancien et le bassin de Fairy Creek, où se joue cette mobilisation, est devenu le nouveau symbole de la lutte pour la biodiversité.

Ici, la cime des cèdres et des sapins, hauts de plusieurs dizaines de mètres, disparaît sous une épaisse brume. Cette forêt de plus de 1 200 hectares comprend des arbres géants vieux de centaines d'années, parfois millénaires, et abrite des espèces d'oiseaux menacées comme le guillemot marbré.

La zone compte plusieurs dizaines d'arbres centenaires... ou plus.
La zone compte plusieurs dizaines d'arbres centenaires... ou plus. ©AFP

Une faune et une flore qu'il faut préserver à tout prix, estiment les militants. "Si les arbres sont coupés, il n'y a plus d'avenir", s'inquiète Rayvn (prononcer "Rayven") qui, comme tous ceux présents dans la forêt, ne souhaite donner que son pseudonyme.

Autour d'elle, une vingtaine d'activistes canadiens chantent debout, malgré la pluie battante et sous supervision policière. Ces dernières semaines, les confrontations n'ont pas manqué avec les forces de l'ordre, qui tentent de dégager l'accès aux zones de coupe pour le groupe forestier Teal-Jones.

Depuis août 2020, plus de 1 150 manifestants ont été interpellés, faisant de cette lutte "le plus important mouvement de contestation civile de l'histoire du pays", explique David Tindall, professeur de sociologie à l'Université de Colombie-Britannique et spécialiste des mouvements environnementaux.

Un combat qui remonte au début des années 1990

En 1993, un mouvement de protestation avait déjà vu le jour sur l'île de Vancouver. Des manifestants s'étaient enchaînés à des bulldozers pour protéger les bois de Clayoquot Sound, donnant lieu à quelque 850 arrestations dans des heurts baptisés la "guerre des bois".

Le nombre d'interpellations à Fairy Creek est "assez impressionnant", souligne M. Tindall, qui rappelle que tous les accès à la forêt sont barrés par la police, forçant les manifestants à parcourir plusieurs kilomètres à pied.

Une mobilisation difficile d'accès, et encore compliquée par "de graves atteintes aux libertés civiles" commises par la police, selon un juge.

La province de Colombie-Britannique où se trouve l'île, qui tire d'importants revenus du secteur forestier, dénombre 11 millions d'hectares de forêts anciennes, où se trouvent des arbres vieux d'au moins 250 ans pour ceux situés sur la côte ou d'au moins 140 ans dans les terres.

Mais selon un rapport indépendant, l'exploitation forestière n'y a laissé qu'une "infime proportion" de très grands arbres.

Pour sa part, le groupe Teal-Jones, qui détient les droits d'exploitation dans la région de Fairy Creek, souligne que des centaines d'emplois dépendent de cette activité.

La province a toutefois annoncé cette semaine son intention de différer l'exploitation forestière de 2,6 millions d'hectares de forêts anciennes, après avoir repoussé de deux ans celle de Fairy Creek en juin dernier.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau s'est également engagé à enrayer la déforestation d'ici 2030 aux côtés d'une centaine de dirigeants mondiaux à la COP26.

Un combat écologique, mais aussi historique et social

Outre le combat écologique, beaucoup voient dans cette mobilisation un engagement pour les peuples autochtones.

Les dreadlocks sous un bonnet, Rayvn rêve que la Première nation Pacheedaht, dont le territoire traditionnel comprend Fairy Creek, "puisse décider de ce qu'il adviendra de cette terre".

Cette ancienne travailleuse sociale de 27 ans explique à l'AFP qu'elle a démissionné pour défendre Fairy Creek, où ce qui se joue est "beaucoup plus important".

Capuche sur la tête et barbe naissante, Maïkan, un autre manifestant, veut protéger les forêts anciennes, "rétablir des liens de confiance avec les autochtones" et permettre "le respect de leurs droits ancestraux".

La lutte des manifestants va au-delà de la simple protection de la faune et de la flore.
La lutte des manifestants va au-delà de la simple protection de la faune et de la flore. ©AFP

"Je suis là, je ne m'arrêterai pas tant qu'il n'y aura pas de loi protégeant les forêts ancestrales de la Colombie-Britannique, interdisant la coupe pour toujours", souligne cet entrepreneur dans la construction qui a effectué une dizaine de voyages sur l'île de Vancouver.

Mais au sein des Pacheedaht, le sort de la forêt ancienne ne fait pas l'unanimité.

Les manifestants affirment avoir été invités à rester sur place par un "aîné" de la communauté tandis que le conseil de bande, des membres élus qui ont le pouvoir de légiférer, demande à ce qu'ils partent.

Reconduit pour un troisième mandat en septembre, Justin Trudeau qui vient de nommer un militant écologiste à la tête du ministère de l'Environnement, s'est dit pendant la campagne prêt à "élargir les zones protégées" comprenant des arbres anciens.

Il a aussi promis de créer "un fonds de la nature pour la protection des forêts anciennes" en Colombie-Britannique, doté de 50 millions de dollars canadiens (28 millions d'euros).

"Ce qui se passe ici va au-delà des arbres", veut croire celui qui se fait appeler Sweet Skunk, sur place depuis deux mois. Il voit cette manifestation comme "un point de départ, une graine" que l'on plante, pour un plus grand bouleversement.