"La Serbie n'est la décharge ni de l'Europe, ni du monde" : le pays se mobilise contre un vaste projet de mine de lithium

L'entreprise Rio Tinto souhaite exploiter un gisement de lithium en Serbie. Un projet dont les habitants ne semblent pas vouloir, inquiets des conséquences écologiques. Une crise à plusieurs milliards d'euros qui secoue un pays en pleine défiance de son gouvernement.

Des milliers de manifestants ont bloqué les principaux axes routiers serbes ces dernières semaines pour critiquer la gestion du projet par le président.
Des milliers de manifestants ont bloqué les principaux axes routiers serbes ces dernières semaines pour critiquer la gestion du projet par le président. ©AFP
La Libre Eco avec AFP

Dans la vallée du Jadar en Serbie, des fermes et des champs de maïs s'étalent à perte de vue mais ces paysages bucoliques cachent l'un des plus importants gisements de lithium d'Europe. Des réserves qui alimentent une vaste fronde dans le pays des Balkans. Les écologistes sont vent debout contre ce qu'ils voient comme un désastre environnemental annoncé dans cette région de l'ouest de la Serbie.

Au-delà, l'avenir des réserves du métal utilisé dans les voitures électriques cristallise la défiance envers un gouvernement accusé d'être de plus en plus autocratique mais qui veut tirer partie des aspirations de l'Europe à un avenir plus vert.

Des milliards d'euros sont potentiellement dans la balance. Le géant minier anglo-australien Rio Tinto à la tête du projet affirme qu'il est susceptible d'ajouter un point de pourcentage au PIB national et de créer des milliers d'emplois.

La future mine se situerait sur les rives du Jadar, un affluent de la rivière Drina, une source vitale pour l'agriculture en Serbie comme en Bosnie voisine.
La future mine se situerait sur les rives du Jadar, un affluent de la rivière Drina, une source vitale pour l'agriculture en Serbie comme en Bosnie voisine. ©AFP

En quelques années, cette région pauvre proche de la Bosnie pourrait devenir une pièce essentielle de la transition écologique de l'Europe vers des technologies à plus faibles émissions de carbone.

Le lithium entre dans la composition des batteries des voitures électriques et des appareils électroniques. Les constructeurs automobiles du monde entier sont engagés dans une course vers l'électrique et la demande "d'or blanc" devrait s'envoler. La seule Union européenne estime que ses besoins en lithium seront multipliés par 18 en 2030.

Mais les écologistes comme les habitants accusent Rio Tinto et le président serbe Aleksandar Vucic d'agir dans le plus grand secret et de refuser de publier les rapports sur l'empreinte environnementale.

Défiance envers l'entreprise et le pouvoir serbe

La population locale craint que la région ne soit dévastée par l'extraction du métal.

"Si le projet du Jadar passe, tout sera détruit autour de nous", dit à l'AFP Dragan Karajcic, qui habite le village de Gornje Nedeljice. "Partout où il opère, Rio Tinto fait des ravages."

L'opposition au projet est aussi nourrie par un ressentiment rampant contre le gouvernement. Des milliers de manifestants ont bloqué les principaux axes routiers ces dernières semaines pour critiquer sa gestion du projet. Fin novembre, des attaques violentes d'hommes masqués contre des manifestants dans la ville occidentale de Sabac ont suscité l'indignation, des internautes accusant le pouvoir de se servir de nervis pour faire taire la dissension.

"Si le projet du Jadar passe, tout sera détruit autour de nous", confiait à l'AFP Dragan Karajcic, habitant du village de Gornje Nedeljice.
"Si le projet du Jadar passe, tout sera détruit autour de nous", confiait à l'AFP Dragan Karajcic, habitant du village de Gornje Nedeljice. ©AFP

Avec en ligne de mire de probables législatives l'année prochaine, Aleksandar Vucic a tenté de calmer les esprits en promettant d'amender ou de retirer des lois accusées par les protestataires de favoriser le projet, soulignant que rien n'était joué.

"Je vais devoir m'asseoir et voir si au fond, on veut de cette mine ou pas", a-t-il dit cette semaine.

D'après Rio Tinto, le gisement a la capacité de produire assez de lithium pour alimenter plus d'un million de véhicules électriques par an. La région recèle également de vastes réserves de borate servant à produire des panneaux solaires et des éoliennes.

La future mine se situerait sur les rives du Jadar, un affluent de la rivière Drina, une source vitale pour l'agriculture en Serbie comme en Bosnie voisine. Les écologistes disent que toute contamination par la mine toucherait une zone bien plus large.

Des antécédents peu reluisants

Rio Tinto, qui explore la région depuis 2004, répond à ces craintes en promettant d'observer "les normes environnementales les plus élevées", selon un communiqué publié sur son site.

Mais les habitants ne sont pas rassurés par l'historique de l'entreprise, qui avait dynamité en 2020 un site vieux de 46 000 ans considéré comme sacré par la communauté aborigène en Australie. Les opposent mettent également en avant le passif du gouvernement serbe en matière de régulation industrielle alors que Belgrade cherche à attirer des investissements chinois.

"Non à la mine. Oui à la vie", peut-on lire sur les banderoles à Gornje Nedeljice, où Rio Tinto a acheté des terrains en offrant des fortunes aux propriétaires pour des lots qui ne vaudraient pas grand chose ailleurs.

Le premier coup de pioche est prévu en 2022 mais le groupe attend l'ultime feu vert de Belgrade. Le minier promet 2 000 emplois pendant la phase de construction et un millier d'autres durant la phase opérationnelle.

Mais pour des habitants comme Marijana Petkovic, l'environnement et la santé de la communauté risquent d'être sacrifiés sur l'autel de l'avenir vert de ses voisins européens plus riches. "La Serbie doit prendre conscience qu'on n'est la décharge minière de personne. Ni celle de l'Europe, ni celle du monde."

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