Le gazoduc Nord Stream 2 au cœur de la bataille de la crise ukrainienne

Nord Stream 2, qui était en attente d’une certification par le régulateur de l’énergie en Allemagne en raison de problèmes juridiques, se voit donc suspendu pour des raisons politiques…

François Mathieu (avec agences)
Le gazoduc Nord Stream 2 au cœur de la bataille de la crise ukrainienne
©AFP

De "sauveur de l’Est" à "gazoduc de la discorde". Le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui devait en principe doubler la livraison de gaz naturel de la Russie vers l’Europe, est l’objet, depuis des années, de batailles géopolitiques et économiques. Dernier fait d’armes en date, ce mardi, l’annonce par le frais émoulu chancelier allemand Olaf Scholz de suspendre l’autorisation du gazoduc controversé Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne, après la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de républiques autoproclamées. Ce n’est en rien une surprise - la menace avait déjà été proférée du bout des lèvres en décembre en cas d’invasion russe de l’Ukraine - mais symboliquement, cette suspension est importante. Mais ce n’est pas la première fois… Rétroactes.

Un problème juridique

Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne via un tube de 1230 kilomètres sous la mer Baltique qui contourne l’Ukraine, est déjà construit. Il complète Nord Stream 1, en fonction depuis 2012. L’opérateur de ce gazoduc n’est autre qu’une société filiale du géant de l’énergie russe Gazprom, dont la société est basée à Zoug en Suisse.

Cette société avait entrepris de créer une filiale de droit allemand qui aurait dû devenir propriétaire et exploitant du tronçon allemand du gazoduc, d’une capacité de 55 milliards de mètres cubes annuels. Sauf qu’en novembre, pour des raisons proclamées "juridiques", le régulateur allemand de l’énergie décidait de suspendre l’approbation de Nord Stream 2.

Raison invoquée : il faut que l'opérateur soit organisé sous une forme juridique de droit allemand. Et pas suisse. Le régulateur décide donc fort logiquement de suspendre la certification de Nord Stream 2 le temps que la société de droit suisse ait "achevé de transférer des actifs essentiels et des ressources humaines à sa branche allemande", justifiait l'agence des réseaux d'outre-Rhin. Cette décision du régulateur était, comme attendu, saluée par les États-Unis, qui voient depuis le départ d'un très mauvais œil ce projet gazier qui aurait renforcé les liens entre l'Europe et la Russie.

Velléités russes logiquement sanctionnées

De ce côté-ci de l'Europe, les grincements de dents se faisaient aussi beaucoup plus nombreux sur ce projet, et pas seulement pour des raisons géopolitiques. Les aspects environnementaux étaient aussi souvent brandis, le gaz étant une énergie fossile et grosse émettrice de CO2. Soit. Les velléités guerrières de la Russie auront eu raison de l'attitude très timorée de l'Allemagne sur la question. Ce mardi, après que Vladimir Poutine a publiquement enterré les accords de Minsk de 2015, le chancelier allemand annonçait la suspension de l'autorisation du gazoduc. "Sans cette certification, Nord Stream 2 ne peut pas être mis en service", a déclaré M. Scholz lors d'une conférence de presse à Berlin avec le Premier ministre irlandais Michael Martin, ajoutant que le dossier allait être "réexaminé" par le gouvernement allemand. "J'ai demandé au ministère de l'Économie" et à l'agence fédérale chargée de la certification du projet de suspendre leurs travaux de certification, a précisé Olaf Scholz. "Nous ne pourrons pas accepter la reconnaissance [des républiques autoproclamées], c'est pourquoi il est si important de réagir maintenant et rapidement", a-t-il fait valoir.

Le plus dur à venir ?

Nord Stream 2, qui était donc en attente d’une certification par le régulateur de l’énergie en Allemagne en raison de problèmes juridiques, se voit donc suspendu pour des raisons politiques… qui vont mettre l’Europe dans l’embarras sur le plan économique.

En Europe, la filière d'approvisionnement en gaz est en effet sous grosse pression depuis l'été, et la reprise de l'activité économique post-Covid. De plus, l'Europe doit faire face à un déséquilibre entre l'offre et la demande, en partie responsable de la hausse des prix, déjà visible sur la facture des particuliers et des entreprises. La hausse de la demande mondiale de gaz s'ajoute de surcroît à une conjonction de facteurs mettant l'offre toujours plus sous pression, parmi lesquels l'augmentation du prix de la tonne de CO2, le faible niveau des stocks de gaz européens, l'augmentation du prix du charbon, la faible production d'électricité d'origine éolienne ces derniers mois et la hausse de la production d'électricité à partir du gaz naturel. Bref, se passer du gaz russe ne sera pas si simple à digérer, même si la situation ne semble pas aussi catastrophique qu'imaginé il y a quelques mois encore.

Le gazoduc Nord Stream 2 au cœur de la bataille de la crise ukrainienne
©AFP