Le 46e président des États-Unis récemment élu possède dans son bureau ovale, nouvellement redécoré, un échantillon lunaire de la mission Apollo 17. Serait-ce un bon présage pour l'avenir du programme spatial américain ?

Hélas, hériter d'une crise sanitaire et économique, d'un climat à l'agonie et du fléau de l'inégalité raciale, le moment ne semble pas propice à donner la priorité à une feuille de route spatiale ambitieuse. Cependant, malgré les nombreux dégâts causés par la dernière administration, Donald Trump a laissé à Joe Biden un secteur dans une forme étonnante.

La Nasa a les yeux tournés vers la Lune, avec le programme Artemis qui vise un alunissage avec astronautes dès 2024. L'industrie spatiale privée est florissante, SpaceX ayant envoyé deux équipages à la Station spatiale internationale à bord de son vaisseau spatial Crew Dragon, et Boeing se préparant à suivre plus tard dans l'année avec son véhicule Starliner. Le rover martien Perseverance, qui transporte le petit hélicoptère Ingenuity, devrait quant à lui se poser sur la planète rouge le 18 février.

Le rover Perseverance de la mission Mars 2020 de la Nasa doit se poser sur la planète rouge le 18 février prochain. © Belga Image

Sous l'administration Trump, le Conseil national de l'espace (NSC) a été rétabli. Ce conseil consultatif avait d'abord été établi sous le président Eisenhower, puis abandonné après George W. Bush. Or, une administration dotée d'un NSC a toujours été une administration qui donne la priorité à l'espace.

"Le Congrès a exprimé son point de vue sur l'importance de cette activité. L'industrie l'a fait. Compte tenu de cela et de la valeur que cela représente pour la nation, disons simplement qu'une nouvelle administration le reconnaîtra et l'intégrera dans sa réflexion et sa planification", estime pour le Time Waleed Abdalati, scientifique de l'environnement à l'université du Colorado et membre de l'équipe de transition de la Nasa pour le gouvernement Biden.

La Lune en 2024, objectif trop ambitieux ?

Jusqu'à présent, Joe Biden n'a rien exprimé de l'intérêt de poursuivre la NSC, et les pronostics sont basés sur les propos tenus pendant sa campagne présidentielle. En ce qui concerne l'Espace, Biden n'a pas encore dit grand chose...

L'enjeu à considérer est donc, comme bien souvent, le nerf de la guerre. En effet, Donald Trump avait régulièrement augmenté le budget de la Nasa pendant ses quatre années de mandat, passant de 19,65 milliards de dollars en 2017 à 23,3 milliards de dollars en 2021. Des impulsions toutefois limitées par les décisions du Congrès. L'administration Trump avait par exemple demandé 3,2 milliards de dollars dans le budget 2021 pour le développement du Human Landing System (HLS) - atterrisseur lunaire avec équipage du projet Artemis - mais la Chambre des représentants n'avait accepté de verser que 600 millions de dollars.

"Les principaux acteurs du Congrès n'ont pas beaucoup changé depuis l'élection, observe John Logsdon pour le Time, professeur émérite à l'Institut de politique spatiale de l'université George Washington. Une Chambre qui a coupé 2,6 milliards de dollars d'une demande de budget la dernière fois a peu de chance de le rétablir maintenant. Rien que cela met l'objectif 2024 hors de portée".

S'associer avec les privés

Une solution pour relever les défis financiers et techniques du programme spatial américain, serait que la Nasa s'associe plus étroitement avec l'industrie privée. Le Space Launch System (SLS), nouvelle fusée lunaire de 36 étages de l'agence spatiale, est en effet en cours de développement depuis plus de 15 ans et n'a toujours pas volé... Tandis que l'industrie privée - notamment SpaceX avec le Crew Dragon et le lanceur Falcon Heavy - dispose déjà de matériels qui pourraient être mis en service pour accélérer le trajet vers la Lune.

"Si les responsables de la politique spatiale l'organisent correctement, s'ils acceptent l'effet de levier de l'espace commercial et s'ils abandonnent l'idée que la Nasa doit tout faire, je pense que 2026 ou 2027 pour un alunissage sont des dates réalistes sans augmentation du budget de la Nasa", déclare au Time Alan Stern, responsable de la mission d'exploration de Pluton New Horizons et ancien directeur des missions scientifiques de la Nasa.

L'accent sur la lutte climatique

Par ailleurs, Joe Biden a déjà mis l'accent sur la lutte contre la crise climatique, en réengageant les États-Unis dans l'Accord de Paris sur le climat. Ainsi, il est tout à fait possible que le nouveau président américain privilégie les initiatives de la Nasa en lien avec les missions de sciences et d'observation de la Terre, plus que les missions d'exploration spatiale.

En effet, l'agence spatiale américaine orchestre des satellites et des missions de surveillance aérienne qui suivent à la fois les conditions météorologiques à court terme, et les caractéristiques à long terme du changement climatique, comme la déforestation et la perte de glaciers. "Les démocrates... soutiennent le renforcement des missions d'observation de la Terre de la Nasa et de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA, NdlR) afin de mieux comprendre l'impact du changement climatique sur notre planète", soutient la plateforme démocrate. Les écologistes se réjouissent, mais des craintes émergent concernant d'éventuelles réductions du budget consacré à l'exploration spatiale.

Image du satellite GOES-16 de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) d'une tempête hivernale en janvier 2018. © Belga Image

"En ce moment, il y a un portefeuille assez équilibré dans la direction des missions scientifiques de la Nasa, partage au Time Scott Pace, ancien membre du NSC de Trump et professeur à l'université George Washington. Je ne voudrais pas voir les sciences de la Terre s'intensifier au détriment des autres parties du portefeuille".

Une réponse à ce problème pourrait consister à s'appuyer davantage sur la NOAA, qui fait partie du ministère du Commerce, et est donc financée par son budget.

Une Space Force controversée

Pour finir, sur le volet militaire, l'avenir de la Space Force lancée par Donald Trump comme une sixième branche de l'armée américaine, est incertain. Beaucoup trouvent que cette entité est un gaspillage : énormément d'argent et de personnel dépensés dans une nouvelle bureaucratie massive, chargée de protéger les satellites militaires et autres biens spatiaux. Un travail qui pourrait aussi être assuré par l'Armée de l'air américaine.

Pour le moment, la Force spatiale est maintenue, mais il n'est pas garanti qu'elle continuera d'exister en tant que branche indépendante de l'armée.