Alors que les confinements enfermaient les Européens chez eux en avril 2020, Jeremy, étudiant de trente ans, s'est lancé en Bourse la fleur au fusil, se répétant le dicton "acheter au son des canons et vendre au son des clairons".

Un an plus tard et 10.000 euros investis, ses paris lui ont rapporté virtuellement plus de 3.000 euros.

"S'il y avait un moment où je devais y aller sans grand risque, c'était celui-là", raconte celui qui a préféré taire son patronyme.

Les chiffres européens sur les investisseurs particuliers parlent d'eux-mêmes: 2,7 millions de nouvelles personnes en Allemagne l'an dernier sont venues porter le total des parieurs boursiers à 12,4 millions, selon le Deutsche Aktieninstitut, qui représente les entreprises cotées.

Le gendarme français de la Bourse (AMF) a recensé pour sa part 1,34 million de personnes ayant passé un ordre d'achat ou de vente sur des actions, pendant que la plateforme britannique de courtage Plus500 a constaté l'arrivée de 300.000 nouveaux clients.

Champagne

A l'heure où des millions d'Européens confinés apprenaient la recette du pain ou jonglaient péniblement entre télétravail et école à domicile, d'autres ont flairé les bonnes affaires.

Jeremy a jeté son dévolu sur LVMH en apprenant qu'il pourrait profiter de réductions de 30% sur leur champagne. Il a également misé sur des biotechs prometteuses et sur des cryptomonnaies.

"En une semaine j'avais fait cinq fois plus de profit que ce que mon LDD (ndlr: un livret d'éparne peu rénumérateur) aurait pu me rapporter", raconte-t-il fièrement.

L'Autorité européenne des marchés financiers (Esma) a salué cette arrivée "bienvenue" des nouveaux boursicoteurs, dans l'optique du grand projet d'Union des marchés de capitaux qui vise à favoriser le financement des entreprises en Europe.

Mais à l'heure de la fermeture des casinos, le régulateur suit aussi cette explosion avec prudence, quand les "aller-retour", les achats et reventes d'actions afin de réaliser du profit rapidement, sont souvent préférés aux investissements dans la durée.

La situation "mérite une attention particulière", juge l'Esma, surtout depuis l'affaire Gamestop aux Etats-Unis, quand des millions de petits investisseurs survoltés ont fait mordre la poussière à de puissants fonds spéculatifs début 2021. En somme, il faut tout faire pour éviter un "Gamestop européen".

Requins

"Ce serait génial", s'enthousiasme pourtant Cédric Jouinot, un investisseur particulier de 37 ans ayant participé à la fronde depuis la Charente-Maritime, en achetant deux actions à 300 dollars au plus fort du bras de fer contre les financiers.

"C'était le combat de David contre Goliath", se remémore-t-il auprès de l'AFP, rêvant d'un remake européen, une coalition de petits porteurs contre les "requins" de la finance.

La révolution n'est pas pour tout de suite, les pages Facebook et Twitter "Wallstreetbets France" qu'il a lancées, du nom du forum internet sur lequel s'étaient coordonnés les petits porteurs américains, attirent encore peu.

Et si cette fronde a surpris tout le monde outre-Atlantique, de nombreux observateurs et régulateurs s'accordent à penser qu'elle est improbable sur le Vieux continent.

"Le trading des particuliers y est moins avancé", malgré l'engouement récent, remarque Nadège Dufossé, responsable de l'allocation d'actifs chez Candriam, basée au Luxembourg.

Moins nombreux, les investisseurs en herbe sont par ailleurs moins habitués aux produits complexes et à risque, à l'origine de la frénésie boursière à Wall Street.

"Pour le moment, le phénomène des investisseurs particuliers n'a jamais été pris sérieusement comme risquant de déstabiliser les marchés", assure Nadège Dufossé. "On a d'autres soucis que celui-là."