Il avait lui-même qualifié ce projet de "fou". Le président Recep Tayyip Erdogan est déterminé à bâtir un gigantesque canal parallèle au détroit du Bosphore à Istanbul, une initiative décriée par l'opposition, les défenseurs de l'environnement et même la Russie.

Ses détracteurs accusent M. Erdogan, qui règne sans partage sur la Turquie depuis 2003, de s'accrocher à un projet qui conduira la Turquie à une catastrophe écologique et un endettement aussi massif qu'inutile.

La construction d'une telle infrastructure, baptisée "Canal Istanbul", serait également un bouleversement géopolitique, la Russie redoutant qu'elle permette aux pays de l'Otan de déployer plus facilement des navires de guerre en mer Noire, son pré carré historique. Mais M. Erdogan, que ses partisans adulent pour avoir bâti de nombreuses infrastructures depuis son arrivée au pouvoir, fait fi des critiques: "Que cela vous plaise ou non, nous allons commencer à construire ce canal", a-t-il déclaré plus tôt en avril.

Si le dirigeant turc défend son canal avec autant d'acharnement face aux critiques, c'est parce qu'il le considère comme le joyau de la couronne de ses projets fous d'infrastructures, estime Anthony Skinner, du cabinet de consultants Verisk Maplecroft.

La construction du canal représenterait le point d'orgue de sa carrière politique, en faisant de lui un président qui a remodelé Istanbul, le cœur battant de la Turquie, ajoute-t-il.

"Une raison: l'argent"

Mais le rêve d'Erdogan n'est pas donné. Une étude menée en 2019 estimait le coût de ce canal long de 45 km à 75 milliards de livres turques (environ 12 milliards d'euros au taux de change de l'époque).

Sur les plans, cette voie d'eau artificielle passerait à l'ouest d'Istanbul en joignant, du nord au sud, la mer Noire et la mer de Marmara. Mais le financement de ce projet, dont la construction doit officiellement démarrer en juin, reste encore flou.

L'un des principaux détracteurs de ce canal n'est autre que le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, l'un des opposants les plus en vue de M. Erdogan.

Lors d'une rencontre avec la presse étrangère mi-avril, M. Imamoglu a affirmé que les terrains bordant le futur canal avaient été cédés à des soutiens de M. Erdogan dans les milieux de la construction et de l'immobilier.

"Il s'agit d'un projet de BTP et d'immobilier", a déclaré M. Imamoglu. "La principale raison qui motive Erdogan, c'est l'argent, l'argent et encore l'argent."

Amadouer Washington

A l'étranger, les critiques viennent principalement de Moscou, pays qui redoute de voir l'accès de la mer Noire, un espace considéré comme stratégique surtout depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, facilité pour les navires de ses adversaires de l'Otan.

Aux termes de la Convention de Montreux, qui régit la navigation sur le détroit du Bosphore, unique voie d'accès naturelle à la mer Noire, les pays non-riverains doivent signaler à l'avance le passage de leurs navires qui ne peuvent rester que pour une durée très limitée.

Début avril, un groupe d'amiraux turcs hostiles à l'Otan s'est attiré les foudres de M. Erdogan en l'appelant à appliquer la Convention de Montreux au futur canal.

"Le Canal Istanbul, qui n'a rien à voir avec la Convention de Montreux, apportera plus de prospérité et de paix à la Turquie", a rétorqué le président turc.

Pour Atilla Yesilada, économiste au centre de réflexion GlobalSource Partners, M. Erdogan pourrait voir dans ce canal un moyen d'amadouer Washington, après des années de tensions diplomatiques coûteuses pour Ankara.

"Il est possible qu'Erdogan envisage de troquer un libre passage des navires de l'Otan en mer Noire contre (la levée des) sanctions" imposées par Washington contre Ankara pour l'achat de missiles russes, indique M. Yesilada à l'AFP.

Taxer les navires ?

Tenir le canal hors de la Convention de Montreux pourrait aussi permettre à la Turquie de faire payer les navires commerciaux pour un passage accéléré, alors que ces derniers sont parfois contraints d'attendre plusieurs semaines à l'entrée du Bosphore en raison des embouteillages. "La Turquie pourrait même avoir recours à des tactiques pour allonger les délais (dans le Bosphore), comme des contrôles, pour rediriger les navires vers le canal", relève M. Yesilada.

Mais MM. Yesilada et Skinner estiment qu'utiliser le canal comme moyen de négociation pourrait provoquer des tensions avec la Russie. Le président russe Vladimir Poutine a "souligné l'importance" de préserver la Convention de Montreux lors d'un entretien avec M. Erdogan plus tôt en avril, selon le Kremlin.

"Au final, je ne vois pas ce que la Turquie pourrait y gagner, hormis plus de problèmes", estime M. Yesilada.