Mondialisation, dette publique, rôle de l’Etat… Dans un entretien accordé à Paris Match, le professeur français, prix Nobel d’économie 2014, explique notamment que nous vivons actuellement "comme dans une guerre" car "des contraintes très fortes sont imposées à la population, les chaînes d’approvisionnement rencontrent des difficultés". Voici quelques extraits de cette interview.

Donald Trump a considéré que "le remède ne [devait] pas être pire que le problème", et des républicains ont déclaré qu’ils seraient heureux de mourir si cela permettait à l’économie de repartir. Que pensez-vous de cette tension entre objectif sanitaire et objectif économique?

Les propos de Donald Trump sont, à mon avis, du grand n’importe quoi. Mais il existe malheureusement toujours un compromis entre les vies humaines et le pouvoir d’achat. "La vie n’a pas de prix", mais de facto elle a un coût, une valeur. La preuve, si la vie n’avait vraiment pas de coût, 300 000 respirateurs seraient disponibles en France. Il va falloir essayer, sous les contraintes sanitaires, de remettre l’économie en marche. Sinon va se produire une énorme crise économique, qui risque de créer du chômage, du désespoir, des systèmes de santé moins bien financés…

Les Européens ont refusé de mutualiser leurs dettes publiques, en émettant des "coronabonds". Serait-ce souhaitable?

Il s’agit d’un emprunt commun pour lequel on a des garanties mutuelles. Si par exemple l’Italie ne remplit pas ses obligations, ce sera à la France et à l’Allemagne de payer. Ces "coronabonds" seraient plus bénéfiques à l’Europe du Sud qu’à celle du Nord, peu endettée… L’Europe du Sud, dans laquelle on peut inclure la France et la Belgique, est endettée à plus de 100% et ses finances publiques ne sont pas toujours très en ordre. Cette crise va accroître l’endettement et mener ces pays vers des niveaux de dette assez dangereux. Ceci dit, il est plus facile de soutenir une dette élevée avec des taux d’intérêt faibles. C’est aujourd’hui le cas et cela devrait le rester, car la demande d’investissement ne va pas être très élevée, les ménages vont constituer une épargne de précaution et les banques centrales feront ce qu’il faut pour garder ces taux bas. Nous aurons donc dans les années à venir une situation de taux faibles et de croissance faible. A priori, les dettes seront soutenables, à moins qu’elles fassent l’objet d’attaque spéculative.

Faut-il s’attendre à une forte hausse de l’inflation?

C’est toute la question. Normalement, quand la banque centrale rachète de la dette des Etats, cela met plus de liquidités sur le marché, ce qui a tendance à faire monter les prix. Historiquement, après les guerres, les pays se sont fortement endettés et s’en sont sortis notamment en créant de l’inflation. Comme presque toutes les dettes d’Etat sont nominales, en euros, et sont désindexées de l’inflation, plus l’inflation augmente, plus les obligations d’Etat perdent de leur valeur. La dette à rembourser devient en quelque sorte plus faible. Sauf qu’après 2008, les banques centrales ont mis beaucoup de liquidités sur le marché et l’inflation n’a pas augmenté. Les épargnants, entreprises et banques ont thésaurisé cet argent, il y a eu des anticipations déflationnistes. Un peu d’inflation serait utile. Par contre, une inflation revenant à des taux très élevés, comme dans les années 1970, ne serait pas désirable. Réussir à combattre de telles inflations ne fut pas simple.


Cette interview est à lire en intégralité sur Paris-Match.be.