Cette fois, c'est clair: la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de montrer aux marchés sa volonté de soutenir les entreprises, les États membres et l'euro, au travers d'un énorme plan de rachats d'obligations d'entreprises mais aussi de dette publique. Énorme? Oui, consciente de l'accélération de la pression de la pandémie sur les économies de la zone euro, la BCE a décidé de débloquer 750 milliards d'euros à cet effet jusqu'à la fin de cette année. Une masse de capitaux qui s’ajoute aux 120 milliards d’euros de rachats annoncés il y a quelques jours. Les marchés boursiers et obligataires devraient en profiter pour respirer.

Un plan de sauvetage majeur

Pourquoi un tel plan? Pour Éric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management (Paris, Lille), il était nécessaire que la BCE sorte un plan majeur pour calmer le jeu sur les marchés. On l'a vu ces derniers jours, les banques comme les prêteurs, commençaient à se défier des entreprises et des États désireux d'emprunter. Cette défiance s'est exprimée par la hausse des taux d'intérêt demandés par le marché pour les émissions obligataires. "En effet, on a vu grimper les taux demandés pour les émissions de l'Italie, de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce", nous explique Éric Dor. On s'acheminait donc vers un scénario tel que celui que l'on a connu en 2012, avec une explosion du différentiel de taux d'intérêt (spreads) demandés à ces pays par rapport aux taux zéro ou négatifs sur la dette allemande. "Madame Lagarde qui s'était exprimée à ce sujet le 12 mars au terme de la dernière réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE, avait eu une expression malheureuse, disant que la BCE n'avait pas à se préoccuper de ces spreads. Or, c'est pourtant le cas. Et le plan annoncé cette nuit va dans ce sens: la BCE devait montrer qu'elle prête à écraser ces spreads". Madame Lagarde, la présidente de la BCE, a donc changé de discours et a décidé d'agir comme son prédécesseur, Mario Draghi, en 2012, quoi qu'il en coûte (whatever it takes). Pour Éric Dor, il s'agit là d'une démarche positive. Il s'agit ici de soulager tout le système financier, les entreprises, les banques, de peser sur les taux et, partant, de redonner de la vigueur aux marchés boursiers.

Une étape après l'autre

Pour Éric Dor, la BCE pourrait même s'affranchir de certaines règles mises en place par le passé, et, par exemple pour soutenir l'Italie, acheter massivement des obligations publiques italiennes au-delà des limites techniques imposées, soit, pas plus d'un tiers de la dette publique d'un seul pays membre. "Et dans le futur, même si c'est un sujet de discussions, on pourrait même imaginer que la BCE rachète des actions, pour montrer aux marchés des limites à ne pas franchir. La Banque du Japon le fait depuis longtemps". Ce plan suit-il celui présenté le 12 mars? "Oui. Le 12 mars, la BCE avait annoncé une palette de mesures destinées à faire en sorte que les banques de la zone euro maintiennent les lignes de crédit aux entreprises, en panne de recettes mais confrontées à leurs coûts fixes, pour que ces dernières ne licencient pas leur personnel. C'était une première étape". Christine Lagarde avait demandé aux États membres d'adopter au plus vite des mesures fiscales de soutien aux entreprises. "C'est ce qu'ils font, plus ou moins vite. La France a fait fort en la matière et les entreprises françaises en ont déjà profité à hauteur de 1,7 milliard d'euros. La puissance publique doit agir de manière efficace, en aidant les entreprises, en garantissant les prêts qui leur sont accordés, en reportant les échéances en matière de paiements de cotisations sociales, de TVA, d'impôts. On voit aussi se mettre en place des mesures de chômage technique. Ici aussi, le signal donné aux entreprises est de ne pas licencier. En France, le financement du chômage technique est pris en charge à 90% par l'État". Les mesures annoncées par la BCE il y a quelques jours concernaient aussi le cadre régulatoire des banques. "En effet, c'est très important, même si c'est un peu technique. Il s'agit de faire comprendre aux banques que si elles augmentent leurs financements et le risque qui y est lié, elles ne vont pas se retrouver face à des exigences accrues en matière de fonds propres. Le cadre prudentiel a donc été modifié dans le sens d'une plus grande souplesse à cet égard", explique encore Éric Dor. Pourquoi le marché exige-t-il un taux d'intérêt plus important pour financer la dette publique italienne? "C'est simple: si le marché est réticent à prêter aux grandes entreprises comme à l'Italie, c'est que les entreprises se retrouvent en difficulté, et que l'Italie va se retrouver affligée d'un déficit public en forte progression et, partant, d'une dette publique qui explose. C'est là que va intervenir la BCE". L'Institut d'émission devra sans doute assister de la même manière bien d'autres pays de la zone euro, confrontés au même problème. 

Les marchés prêts à rebondir

Avant même l'ouverture des marchés boursiers européens, les "futures" sur l'indice Eurostoxx 50 qui cédaient près de 5%, devaient repartir à la hausse dans une grande volatilité. Pourtant, alors que la première phase du plan élaboré par la BCE et présenté le 12 mars, semblait très technique aux yeux des investisseurs et des opérateurs, cette phase ci est plus limpide. On parle en effet d'une injection massive de capitaux, suffisante à calmer le jeu. Il faut toutefois, comme l'exprimait Christine Lagarde le 12 mars, un peu de temps pour que les opérateurs comprennent les mesures".