Les chiffres donnent le vertige: l'Allemagne, première économie européenne, a dévoilé jeudi un plongeon historique de 10,1% de son Produit intérieur brut au deuxième trimestre. Et pour le PIB américain sur la même période, publié plus tard jeudi, les analystes anticipent un plongeon d'environ 35%.

"Le PIB est le rétroviseur, il nous indique le creux de la vague, le trou noir de la crise", indique à l'AFP Ludovic Subran, chef économiste d'Allianz.

Dans les rafales de résultats publiés jeudi, des piliers de l'"ancien monde" économique ressortent fortement ébranlés et ce, alors que les mastodontes américains de le tech (Apple, Alphabet, Facebook et Amazon) doivent dévoiler dans quelques heures leurs propres bilans trimestriels.

Les compagnies pétrolières ont révisé à la baisse la valeur de leurs actif, compte tenu de l'effondrement durable des prix du brut et d'une chute historique de la demande. Avec pour conséquence des pertes abyssales au deuxième trimestre, de 8,4 milliards de dollars pour Total, de 18,1 milliards de dollars pour l'anglo-néerlandais Royal Dutch Shell.

"Sans précédent", mais "pas sans appel" 

L'aéronautique paye également un tribut écrasant à la crise, alors que le retour à la normale du trafic aérien n'est pas attendu avant 2023.

L'avionneur européen Airbus a annoncé jeudi une perte nette de 1,9 milliard d'euros au premier semestre: il a brûlé 12,4 milliards d'euros de trésorerie sur les six premiers mois de l'année et baissé ses cadences de production de 40%...

Son grand rival Boeing prévoit de réduire encore ses cadences de production, de licencier plus de personnel et d'arrêter la production du mythique "Jumbo Jet" 747 en 2022. Au deuxième trimestre, il a perdu au total 2,4 milliards de dollars.

L'industrie automobile a aussi calé, entre usines à l'arrêt et concessionnaires aux portes closes durant le confinement.

Le constructeur français Renault a subi au premier semestre la perte nette la plus lourde de son histoire, 7,3 milliards d'euros, plombé par son partenaire japonais Nissan et des dépréciations d'actifs. Il avait annoncé fin mai 15.000 suppressions d'emplois.

Le géant allemand Volkswagen a, lui, annoncé une perte avant impôts de 1,4 milliard d'euros au premier semestre.

"La situation est sans précédent, elle n'est pas sans appel", a tempéré le directeur général de Renault, Luca de Meo -- promettant un rebond. Mais sous quelle forme ? La normalisation sera lente, et l'automobile comme le transport aérien, portés à bout de bras par les Etats, se trouvent sous la pression de préoccupations environnementales accrues.

En Allemagne, des économistes voulaient croire à une reprise "en V": un choc terrible, suivi d'une reprise sur les chapeaux de roue. "L'économie allemande s'est déjà reprise", assure Carsten Brzeski, économiste de la banque ING.

"Crise darwinienne" 

Dans l'industrie, des poids-lourds ont également livré des bilans moroses: le sidérurgiste ArcelorMittal a enregistré une perte nette de 559 millions de dollars au deuxième trimestre.

L'agroalimentaire résistait un peu mieux. Le géant suisse Nestlé a publié un bénéfice net semestriel en hausse de 18,3%, sous l'effet de cessions.

De rares éclaircies venaient de la tech, et des pharmaceutiques.

Le sud-coréen Samsung, leader mondial des téléphones portables et des cartes mémoires, a vu son bénéfice net trimestriel bondir de 7,3%, tandis que le laboratoire français Ipsen affichait un bénéfice net semestriel en légère hausse de 1%, par exemple.

"Cette crise est très darwinienne, elle affecte les pays et secteurs très différemment", avec un impact "à double détente", avertit M. Subran. Après le premier choc sur l'activité, "des secteurs déjà fragilisés en termes de rentabilité vont avoir à s'ajuster à un changement d'environnement plus lent".

"Certaines entreprises ne tiendront pas le coup: soit elles changent très vite de +business model+, et pour cela il faut de l'investissement, soit elles vont disparaître doucement mais sûrement, car leur modèle ne sera plus adapté au changement de consommation" et aux priorités des gouvernements, estime-t-il.

A l'inverse, "cette crise a révélé de vrais relais de croissance: l'économie de la connaissance et du savoir, l'économie digitale" et la vente en ligne, mais "on parle de quelques entreprises", tempère l'économiste.

Pour lui, une "relance verte" telle que celle prônée en Europe ne doit pas dépendre seulement de l'interventionnisme des Etats: "On ne ne peut pas créer une économie factice pendant trop longtemps".