Quel crédit donner aux monnaies numériques de banque centrale ?

Une chronique signée Louis Larue, chargé de cours invité à l’UCLouvain et chercheur à l’Université de Göteborg, Suède.

Louis Larue
Quel crédit donner aux monnaies numériques de banque centrale ?
©Shutterstock

Les crypto-monnaies, comme le Bitcoin ou Ethereum, animent le débat public depuis au moins 10 ans. A leur avènement, les banques centrales se sont montrées pour le moins frileuses. Plusieurs années plus tard, les banquiers centraux reconnaissent maintenant leur potentiel et étudient attentivement la possibilité d'émettre leur propre monnaie numérique. Cet enthousiasme est-il justifié ?

Notons tout d’abord que ces monnaies ne sont pas une copie «publique» des crypto-monnaies privées. Les banques centrales rejettent en effet la nature décentralisée du Bitcoin et des monnaies similaires. Par ailleurs, la nature «numérique» de ces nouvelles monnaies n’est pas vraiment une innovation. A côté de la monnaie physique (pièces et billets), la plus grande partie de notre monnaie est déjà constituée de monnaie numérique : les dépôts bancaires privés et les dépôts à la banque centrale (la monnaie de réserve). Pour l'instant, seules les banques et certaines institutions financières ont accès aux réserves de la banque centrale. La véritable innovation au cœur des monnaies numériques de banque centrale serait de donner accès à cette monnaie de réserve directement aux particuliers et aux entreprises.

Les banques centrales elles-mêmes justifient cette innovation par des raisons techniques (faciliter les paiements entre entreprises, banques et consommateurs) ou comme une alternative à l’argent liquide, en voie de disparition. Une raison plus profonde est liée à la dépendance des banques centrales vis-à-vis du système financier. Le système financier moderne est basé sur une division du travail entre banques commerciales, en charge de prêter de l'argent au secteur productif, et les banques centrales qui supervisent les premières et tentent d'influencer l'économie par des interventions sur les marchés financiers. Cela signifie que les banques centrales n'ont qu'une influence indirecte sur l'économie productive. Lors de la crise financière de 2007-2008, par exemple, la dépendance des banques centrales par rapport aux banques commerciales a conduit les premières à injecter des milliards d'euros et de dollars sur les marchés financiers, dans l'espoir que les secondes utilisent cet argent pour des investissements productifs. Or, l’efficacité de ces politiques est loin d’être démontrée et d’aucuns s’effraient qu’elles ne privilégient indûment les banques commerciales.

La mise en œuvre de monnaies numériques de banque centrale pourrait modifier radicalement cette situation. Cela offrirait un système de paiement alternatif qui ne serait pas géré par le secteur bancaire commercial. Cela réduirait donc la dépendance des banques centrales vis-à-vis des banques commerciales en leur permettant de créditer directement les comptes des citoyens ou des entreprises, sans recourir à des intermédiaires bancaires.

A première vue, donc, on pourrait se réjouir de l’avènement de cette nouvelle sorte de monnaie. Il convient cependant de considérer plusieurs problèmes importants. Premièrement, les particuliers et les entreprises risqueraient de délaisser les banques commerciales au profit des banques centrales. Les banques commerciales garderaient sans doute le rôle d’intermédiaire sur les marchés financiers, mais perdraient une source de financement appropriée (les dépôts des clients). Cela pourrait fragiliser leur santé économique ainsi que celle des marchés financiers dans leur ensemble.

Un deuxième problème concerne l’étendue des pouvoirs donnés aux banques centrales. À la suite de la crise financière, les banques centrales ont déjà acquis d'énormes pouvoirs. La BCE a par exemple participé à la Troïka en Grèce, accru ses activités de supervision bancaire, et est intervenue sur les marchés financiers par l'achat massif d'obligations et de titres. L’introduction de monnaies numériques de banque centrale renforcerait ces tendances et pourrait encore accroître le déficit démocratique dont souffrent les banques centrales. L’enjeu, en définitive, est le partage du pouvoir

financier entre banques commerciales et banques centrales – un débat qui dépasse de loin l’objectif de cette chronique, et qu’elle ne prétend pas trancher.

Pour aller plus loin : Larue, L. (2021). Quel crédit donner aux monnaies numériques de banque centrale ?, Regards économiques, Focus, 26. DOI : 10.14428/regardseco2021.01.28.01