Les conséquences de la crise du Covid-19 seront-elles similaires à celles d'une guerre ?

Une guerre civile ne s’arrête pas quand les armes se taisent. Cet adage va-t-il également s’appliquer à la pandémie mondiale de Covid-19 ? Une chronique de Philip Verwimp, professeur en Économie du Développement, Solvay Brussels School of Economics and Management, ULB.

"Dans l’immédiat après-guerre, un grand nombre d’individus et de ménages se trouvent sur une courbe de bien-être plus basse qu'auparavant, et n'attendront jamais le niveau de vie qu’ils auraient eu sans la guerre".
"Dans l’immédiat après-guerre, un grand nombre d’individus et de ménages se trouvent sur une courbe de bien-être plus basse qu'auparavant, et n'attendront jamais le niveau de vie qu’ils auraient eu sans la guerre".
Philip Verwimp

Les guerres ont des effets immédiats dévastateurs en termes de morts, bâtiments et infrastructures détruits et entraînent des pertes économiques énormes. À l’occasion d’un armistice, d’un accord de paix ou de l’arrêt des combats, nos médias quittent la scène et nous laissent le message que le pays peut commencer à se reconstruire et à retourner à la normalité. C’est une illusion.

Dans l’immédiat après-guerre, on voit une augmentation du produit national brut, alimenté par le secteur de la construction, ce qui ne surprend pas. Par contre, la nouvelle vague d’optimisme et de dynamisme au niveau de la macroéconomie cache une réalité microéconomique : un grand nombre d’individus et de ménages subissent des effets négatifs permanents. En d’autres mots, ils se trouvent sur une courbe de bien-être plus bas qu’avant-guerre et n'attendront jamais le niveau de vie qu’ils auraient eu sans la guerre.

Des conséquences différentes selon les âges

L’ampleur de ce type d’effet dépend du timing du choc ainsi que des caractéristiques individuelles. Prenons trois exemples. Si vous avez 30 ans à la fin d’une guerre qui a duré 3-4 ans et que, juste avant la guerre, vous avez terminé vos études d’ingénieur, vous pouvez être engagé dans la reconstruction du pays avec toutes vos capacités, à condition que vous ne vous soyez pas blessé pendant la guerre. 

Une fille de 18 ans, par contre, a vu arrêter son parcours scolaire à l’âge de 14-15 ans et se trouve sans diplôme de l’école secondaire. Elle n’est pas sûre du tout de pouvoir retourner à l’école pour obtenir son diplôme du secondaire à l’âge de 22 ans. Il se peut plutôt qu’elle se marie, soit enceinte ou bien accepte un job d’ouvrière sans qualification. 

Enfin, à cause de la malnutrition qu’il a subie pendant son enfance en temps de guerre, un garçon de 5 ans voit sa croissance retardée ; par conséquent, sa taille et son cerveau n’atteindront jamais la hauteur et le volume qu’ils auraient eu sans la guerre.

Effets négatifs sur la vie entière

Ces effets ont été démontrés dans une littérature scientifique qui intègre des observations médicales, économiques et sociales. Les chercheurs parviennent à découvrir ces effets en comparant les cohortes touchées par le conflit à un certain âge, avec des cohortes plus jeunes ou plus âgées, ainsi qu’avec la cohorte de même âge qui réside dans un endroit qui n’est pas touché par la guerre. 

On a constaté que les guerres récentes en Irak, Syrie et Yemen ont produit des générations de jeunes qui subissent des effets négatifs de ces conflits pendant leur vie entière. Dans mes propres recherches sur les conséquences de la guerre civile au Burundi, j’ai constaté que les enfants qui ont connu la malnutrition entre 0 et 5 ans avaient une probabilité plus grande de mourir avant l’âge de 12 ans. De plus, les résultats scolaires des survivants étaient plus mauvais, ce qui montre l’effet de la guerre et de la malnutrition sur le développement des capacités cognitives.

Plus proche de chez nous, aux Pays-Bas, alors que le pays était frappé par la famine en 1944-1945, les citoyens nés durant cette période ont développé des maladies plus graves au cours de leur vie, ont été moins diplômés, ont gagné un salaire plus bas et sont décédées plus vite si on les compare avec les cohortes plus jeunes et plus âgées.

Un coronavirus dévastateur

Le choc actuel, une pandémie globale provoquée par le Covid-19, est aussi court et temporaire, mais ses conséquences risquent de nous impacter pendant un grand nombre d’années. Certes, il n’y a pas de bâtiments détruits par le Covid-19, mais les effets sur l’apprentissage, le bien-être physique et mental sont bien réels. Et ils sont aussi dévastateurs.

Nous, la société, soutenue par des politiques publiques, pouvons faire beaucoup, comme nous l’avons fait d’ailleurs avec l’installation de la sécurité sociale pour adoucir les effets de risques individuels, comme une maladie ou une période de chômage. 

Commençons par éviter le déclenchement d’un virus. Un premier pas nécessaire sera l’arrêt de la destruction de l’habitat des animaux sauvages. Cette destruction ayant en effet pour conséquence de rapprocher ces animaux de l’homme. En combinaison avec un système de détection de virus au stade initial, mettons en place des systèmes collectifs d’assurance contre des épidémies et des désastres naturels. Même s’ils sont chers, on se rend compte qu’il est beaucoup plus cher de ne pas les avoir.

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