Dans l’œil du citoyen, le niveau de pouvoir et le niveau perçu de corruption sont liés

Un niveau de pouvoir est perçu comme d’autant plus corrompu qu’il est élevé et éloigné des citoyens. Une leçon sur les conséquences de la décentralisation? Une chronique signée Abel François, professeur de science économique à l'université de Lille (LEM) et et Pierre-Guillaume Méon, professeur de science économique, Centre Emile Bernheim de Recherche interdisciplinaire en Gestion, Solvay Brussels School of Economics and Management (ULB).

Une chronique signée Pierre-Guillaume Méon et Abel François.
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Contribution externe

À travers l’Europe ou ailleurs comme aux États-Unis récemment, les signes de défiance à l’égard des responsables politiques se sont multipliés. On les accuse d’être distants, éloignés des préoccupations des citoyens, voire simplement corrompus. Les élus dits de proximité semblent en revanche faire l’objet d’une relative bienveillance. La défiance serait-elle plus aiguë à l’égard des niveaux hiérarchiques les plus élevés ? On peut le penser.

A priori, les citoyens sont mieux informés au sujet de leur bourgmestre que de leurs élus provinciaux, régionaux ou fédéraux. En effet, il est plus facile de contrôler ses représentants politiques lorsqu’on a plus de chance d’être en contact avec eux et que l’information à rassembler sur leur comportement est plus accessible. Par ailleurs, on imagine facilement qu’on soit plus indulgent avec des responsables politiques moins éloignés de soi dans la hiérarchie du pouvoir. Encore fallait-il passer d’une intuition à l’observation.

Enquête menée en France

C’est ce que nous avons fait dans une étude publiée récemment (1) en utilisant les données d’une enquête menée en France dans les années 2000, qui demandait aux personnes interrogées d’évaluer le niveau de corruption de leurs différents niveaux de gouvernement.

L’intérêt du cas français réside dans l’accumulation de ses échelons politiques, le fameux mille-feuille. Ces échelons sont par ailleurs emboîtés et hiérarchisés, ce qui distingue le mille-feuille français de la lasagne institutionnelle belge. L’enquête permet donc d’observer comment la perception des personnes interrogées évolue lorsqu’elles considèrent des niveaux de pouvoir de plus en plus éloignés d’elles.

Nos résultats montrent que la corruption perçue à un niveau de pouvoir croît avec la distance institutionnelle de la personne interrogée à ce niveau de pouvoir. Ainsi, les maires sont-ils considérés comme moins corrompus que les élus départementaux et régionaux, eux-mêmes perçus comme moins corrompus que les sénateurs, à leur tour perçus comme moins corrompus que les députés, eux-mêmes perçus comme moins corrompus que les ministres du gouvernement national. Le président, quant à lui, est perçu comme plus corrompu que les députés mais moins que les ministres.

Ces résultats sont robustes et indépendants des facteurs d’explication standards de la corruption perçue, comme le revenu, le niveau d’éducation ou encore le type de commune de résidence.

La dégradation de la probité perçue des élus avec leur position dans la hiérarchie institutionnelle est extrêmement stable ; en particulier, elle ne se confond pas avec la distance géographique entre les niveaux de pouvoir et les personnes interrogées.

De même, la proximité idéologique avec les responsables politiques, si elle influence le niveau de corruption perçue, ne modifie pas sa relation avec la distance institutionnelle.

Dans d’autres pays aussi

Cette relation n’est pas spécifique à la France. Nous avons étendu notre analyse à des pays fédéraux comme l’Allemagne, la Suisse et le Canada. Malgré un nombre plus restreint de niveaux de gouvernement, nous aboutissons aux mêmes conclusions : les gouvernements nationaux sont perçus comme plus corrompus que les gouvernements régionaux, eux-mêmes perçus comme plus corrompus que l’échelon municipal.

Ces résultats peuvent être une leçon sur les conséquences de la décentralisation. En rapprochant la décision publique des citoyens, la décentralisation pourrait réduire la corruption qu’ils perçoivent. Cela fournit un levier supplémentaire d’amélioration de la perception de la politique.

(1) Abel François et Pierre-Guillaume Méon - Politicians at higher levels of government are perceived as more corrupt - European Journal of Political Economy 67 - 2021