Le "Jour du Dépassement", un concept peu valide mais utile

Une chronique signée Stéphanie HENG, politologue franco-belge et experte en communication et Alban de la Soudière, polytechnicien et fonctionnaire international

Le "Jour du Dépassement", un concept peu valide mais utile
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Contribution externe

La Covid-19 aurait repoussé le fameux « jour du dépassement » d’environ 3 semaines en 2020 mais, en 2021, nous sommes malheureusement repartis, à nouveau, dans la mauvaise direction.

Quelques vérités et contre-vérités

Nous épuiserions les ressources de la planète plus vite qu’elle ne peut les renouveler, et donc nos réserves seraient en voie de disparition.

On peut surtout se demander quelle valeur scientifique ont cette notion de « jour du dépassement » (en anglais « overshoot day ») et le concept sous-jacent d’empreinte écologique. En réalité, pas beaucoup ! En effet, nous n’avons jamais épuisé une seule ressource naturelle au niveau global. C’est parfois arrivé localement, par exemple avec le bois sur l’Ile de Pâques, mais pas pour la planète. Il y a des raisons pour cela, qui sont de nature économique plus que physique : la notion de « réserves prouvées » ne dépend pas seulement de la quantité réellement existante, qu'on connaît rarement avec précision, mais aussi et même surtout du prix que l’on est prêt à payer pour rechercher et exploiter la ressource.

Or, si une ressource menace de devenir rare, son prix va augmenter : les réserves auront ainsi une tendance, contre-intuitive, à augmenter avec la demande et la consommation parce qu’on en cherche et qu’on en trouve de nouvelles !

En même temps, le même effet prix pousse à investir dans l’innovation pour trouver et rendre compétitives des alternatives à la ressource initiale, dont on a ainsi moins besoin, et qu’on a donc à terme moins besoin d’exploiter. Le résultat est tout simplement qu’on n’épuise pas les ressources, et l’histoire a montré que cela a toujours été le cas. Le pétrole est un exemple très éclairant ces 20 dernières années : nouvelles réserves (schiste, offshore profond, forages horizontaux...) et en parallèle remplacement (très) progressif par l'électrique ou peut-être l’hydrogène pour les transports.

Bref, le pic pétrole approche certes, mais nous avons encore quelques chances de ne plus en avoir besoin avant qu'il ne soit épuisé.

Gaz à effet de serre et empreinte carbone

L’empreinte écologique et le jour du dépassement se mesurent selon la méthode du « Global Footprint Network » : pour simplifier, elle traduit à la fois l’offre et la demande de ressources renouvelables en hectares de surface terrestre de six types différents et mutuellement exclusifs. Le jour du dépassement est, quant à lui, le jour de l’année où la surface déjà « consommée » rejoint la surface disponible.

Cinq des six catégories de surface ont une définition simple, par exemple surface de pâturage, surface de forêt, surface bâtie. On démontre facilement que pour ces cinq catégories, il n’y a pas de déficit environnemental ; notre consommation reste inférieure à la surface disponible et il y a même surplus assez net pour deux catégories. Une analyse plus fine montre que cette situation - pour l’instant plutôt positive - résulte très largement de l’innovation et des gains de productivité réguliers dans l’activité humaine.

Le calcul conduisant à un prétendu dépassement repose donc entièrement sur la dernière catégorie, dite empreinte carbone, qui traduirait nos émissions de gaz à effet de serre (GES) en surface de forêt nécessaire à les compenser.

L’analyse ci-avant, tant sur cette sixième catégorie que sur les cinq premières, a été abondamment documentée, notamment par Michael Shellenberger, classé « Héros de l’environnement » par le magazine américain Time et auteur de l’ouvrage « Apocalypse Never : Why environmental alarmism hurts us all ».

Une nécessaire amélioration de nos moyens de mesures et de modélisation

Si l’on comprend donc bien, le problème de notre empreinte écologique serait essentiellement déterminé par la seule question du changement climatique anthropique et de la consommation excessive de combustibles fossiles depuis le début de l’ère industrielle. Dont acte, mais malheureusement, et ce sont les scientifiques du GIEC qui nous le disent régulièrement, la première priorité dans ce domaine est d’améliorer nos moyens de mesures et de modélisation, tant sur les faits que sur les impacts.

La méthodologie proposée par le Global Footprint Network est au mieux simpliste, et en tout cas extrêmement restrictive car en transformant toute compensation d’émission de GES en surface de forêt, elle néglige les multiples autres solutions à base de décarbonation de l’énergie, qui sont aujourd’hui en plein essor.

Le jour du dépassement : un concept qui reste utile

Tant les faits (aucune ressource naturelle épuisée historiquement) que les théories (méthodologie critiquable et reconnaissance de nombreuses limitations par la communauté scientifique) nous laissent donc penser qu’il n’y a pas vraiment de jour du dépassement, et que le concept même repose sur des bases bien friables. Il a néanmoins son utilité ! D’une part, parce que cet indicateur, comme beaucoup d’autres, garde une valeur importante pour faire des comparaisons dans le temps : la valeur absolue n’a pas grand sens mais les variations et leur direction en ont. D’autre part, et surtout parce que, qu’on le veuille ou non, l’indicateur a obtenu ses lettres de noblesse au moins médiatiques. De ce fait, il participe à la prise de conscience environnementale.

Même si les débats sont multiples quant aux solutions et aux priorités, il est essentiel que nous admettions la part de responsabilité humaine dans l’évolution de l’environnement terrestre, cela afin de réduire cet impact et de nous adapter aux changements qui resteront inévitables, les deux étant importants.

Les auteurs s’expriment à titre personnel.