La face obscure du numérique : ces quatre défis majeurs que notre société va devoir relever

Il existe actuellement quatre défis sociétaux majeurs liés au numérique qu’il nous faut à tout prix relever si l’on ne veut pas voir le piège se refermer davantage. Une chronique signée Nicolas Neysen, professeur en stratégie d’entreprise et en transformation numérique à HEC Liège.

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La face obscure du numérique : ces quatre défis majeurs que notre société va devoir relever
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Libre Eco week-end |

La numérisation est souvent perçue et présentée comme une source d'opportunités et de bienfaits. Il est vrai qu'elle représente à de nombreux égards le fer de lance d'un progrès technologique incontestable, tant pour les individus que les organisations. Nul besoin de souligner les nombreux avantages qu'offre le fait d'être connecté, même si d'aucuns auront raison de nous mettre en garde contre le risque d'aliénation quotidienne au numérique, sans doute la forme la plus visible de l'emprise du numérique sur nos vies actuelles.

Ceci dit, le côté obscur du numérique va bien au-delà de l’addiction aux écrans. Au cours des dernières années, des problèmes sont apparus et ont progressivement pris de l’ampleur, méritant aujourd’hui d’être qualifiés d’enjeux sociétaux majeurs du numérique. En voici quatre qui me semblent particulièrement préoccupants et que la crise sanitaire a, pour la plupart, très nettement renforcés. À savoir, la fracture numérique, la cybersécurité, le cyberharcèlement, et enfin, la pollution numérique. Un constat pas très joyeux certes, mais néanmoins utile à établir… ou à rappeler.

1. La fracture numérique

D'après le dernier Digital Economy Report de l'ONU, à peine 60 % de la population mondiale est connectée, en moyenne. De fait, si l'on ne considère que les pays en voie de développement, cette proportion tombe à moins de 20 %, alors qu'elle est de 87 % aux États-Unis et de 93 % chez nous, selon les chiffres 2019 du SPF Économie pour cette dernière statistique.

La fracture numérique ne se résume toutefois pas à une histoire de riches d'un côté et de pauvres de l'autre. C'est une réalité plus complexe qui, malheureusement, reproduit des marqueurs de discrimination déjà connus et observés par ailleurs. Ainsi, par exemple, d'après une étude tout aussi récente de l'UNESCO, les femmes ont quatre fois moins de chances que les hommes de parvenir à maîtriser l'outil informatique. Ce phénomène d'inégalité dépasse aussi la question des compétences et du fait de pouvoir s'offrir ou non l'abonnement et l'équipement adéquat. On le sait, même dans nos contrées occidentales, certains territoires ruraux demeurent des no-man's lands numériques. Aux États-Unis, une enquête menée durant le confinement auprès d'adolescents âgés de 13 à 17 ans a révélé qu'un jeune sur cinq s'est dit dans l'incapacité de faire ses devoirs à la maison en raison d'une connexion de mauvaise qualité. Ainsi donc, la fracture numérique pose de sérieux problèmes car elle génère de l'exclusion à la fois sociale et économique. Une triste réalité, aux antipodes de l'ambition qu'était celle des pères fondateurs d'Internet voici plus de trente ans.

2. La cybersécurité

Le second grand défi du numérique touche à la sécurité de nos données et des flux d’information en ligne. Ici aussi, le confinement a conduit à une forte augmentation du nombre de piratages informatiques et de tentatives de vol de données électroniques. Un rapport d’enquête de l’entreprise Proximus a récemment conclu à une augmentation de près de 20 % du nombre d’attaques de type "hameçonnage" (récupération frauduleuse de données personnelles) durant le confinement en Belgique et aux Pays-Bas, tandis qu’une étude de l'entreprise Bitdefender, un des principaux leaders du secteur, fait état d’une multiplication par cinq du nombre d’attaques par "rançongiciel" (intrusion et blocage d’un système informatique accompagné d’une demande de rançon).

Si pour le particulier, une attaque se limite généralement au piratage d’un compte sur un réseau social ou à un usage frauduleux de sa carte de crédit, la chose s’avère bien plus grave pour les entreprises et les organisations telles que les administrations publiques ou les hôpitaux par exemple, qui peuvent se retrouver littéralement paralysés, mettant, le cas échéant, des vies en danger. La cybersécurité est prise très au sérieux outre-Atlantique, comme en témoigne les promesses des GAFAM faites au président américain voici quelques jours, d’investir des milliards de dollars au cours des prochaines années afin de lutter contre la cybercriminalité.

3. Le cyberharcèlement

Le cyberharcèlement est un autre fléau qui se répand sur Internet et plus particulièrement sur les réseaux sociaux. De plus en plus d’associations et de gouvernements luttent contre ce phénomène qui, contrairement à une idée reçue, ne concerne pas uniquement les jeunes. Le cyberharcèlement provoque cependant davantage de souffrance (anxiété, insomnies, pensées suicidaires, …) parmi les adolescents, du fait que ces derniers sont en pleine construction identitaire et disposent de moins de défenses cognitives contre des agressions extérieures qu’une personne adulte.

Quant à la prévalence du phénomène, les derniers chiffres de l’ONU viennent corroborer ceux d’une étude menée en 2019 par la Fédération Wallonie-Bruxelles : 1 jeune sur 3 se dit avoir été déjà victime de cyberharcèlement. Une situation qui se vit la plupart du temps de pair à pair, et qui est rarement rapportée à un parent ou à une personne référente, comme un éducateur ou une enseignante. Une autre étude, américaine cette fois, pointe un autre constat particulièrement interpellant : seulement 63 % des adolescents interrogés considèrent que le cyber-harcèlement est un problème grave. Une des raisons sans doute pour laquelle la majorité des programmes de lutte contre le cyberharcèlement aujourd’hui, joue la carte de la sensibilisation et de la prévention.

4. La pollution numérique

On terminera ce tour d'horizon avec l'effet négatif qu'a le numérique sur l'environnement. Que ce soit de par la quantité astronomique de matières premières nécessaire à la fabrication des composants électroniques (600 kg pour un PC de 2 kg), le très faible taux de recyclage des terminaux à la durée de vie de plus en plus courte (moins d'un déchet électronique sur cinq est recyclé), les masses d'eau et l'énergie colossale requises pour refroidir les data centers, voire encore la pollution des sols due à l'extraction de métaux précieux et autres terres rares, le numérique, qui représente 4 % des émissions de gaz à effet de serre, fait piètre figure en matière de lutte pour le climat. Un chiffre par ailleurs en hausse de 8 % sur base annuelle, qui en dit long sur l'emballement d'un modèle caractérisé à la fois par une croissance exponentielle du flux de données (le streaming vidéo est à ce titre le champion toute catégorie avec plus de 300 millions de tonnes de CO2 par an) et une baisse systématique du coût moyen de stockage découlant des gains d'efficacité.

En passant brièvement en revue ces quatre défis sociétaux liés au numérique, on ne peut que constater à quel point chacun d'entre eux menace un pilier fondamental de notre civilisation : la fracture numérique fragilise chaque jour un peu plus nos démocraties, les cyberattaques à répétition mettent en danger les intérêts vitaux de nos économies, le cyberharcèlement fait des ravages auprès de notre jeunesse en affectant leur santé mentale, et enfin, la pollution numérique qui s'étend de façon insidieuse, contribue à aggraver le problème du réchauffement climatique. Nous pouvons soit prendre la mesure de ces défis et envisager des solutions innovantes, ou alors se dire que finalement le numérique, ce n'est "quand même pas si mal que ça", et ignorer son côté obscur.