Le "grégaire anonyme" à l’heure numérique : toujours connecté, mais toujours seul

L’individu oscille librement entre la solitude et la connexion au gré de ses besoins. Et il est dans l’identification, pas dans l’interaction. Une chronique de Laurence Dessart, professeure associée, HEC Liège, École de gestion de l’Université de Liège.

L’Université de Liège a étudié le cas des jeunes mamans sur les réseaux sociaux.
L’Université de Liège a étudié le cas des jeunes mamans sur les réseaux sociaux. ©Shutterstock
Contribution externe

Et si au-delà de notre recherche constante de connexion, d’appartenance et de réseaux, nous étions réellement seuls, isolés et esseulés derrière nos écrans ? Si l’hyperconnectivité favorisée par les technologies multiples et variées n’était qu’un leurre ? C’est de ce paradoxe que traite le phénomène du grégaire anonyme, cet individu des temps modernes, toujours connecté, mais toujours seul.

À l’aube du 21e siècle, le politologue américain Robert Putnam évoquait la forte tendance à l’individualisme qui avait émergé, et s’était renforcée, dans nos sociétés occidentales. Cette tendance à la dissolution sociale a été rapidement contrecarrée par une émergence de la reconstruction sociale et du tribalisme : après avoir réussi à se libérer des contraintes sociales, les individus cherchaient de nouvelles formes de connexions et une recherche de sens en collectivité. Le sociologue français Maffessoli expliquait que les tribus sont des groupes d’individus temporaires et fluides, des échappatoires sans contraintes.

Cette coexistence de l’individualisme et du tribalisme a donné naissance à une forme de schizophrénie : nous voulons être seuls et à la fois nous présenter aux autres comme hypersociaux, populaires et connectés.

Auteur, acteur et spectateur

Le phénomène du grégaire anonyme représente parfaitement cette dualité, qui est aujourd’hui rendue possible, et même accentuée, par les réseaux sociaux. En effet, les communautés en ligne nous permettent sans effort de nous connecter à des individus inconnus, partout à travers le monde, partageant nos centres d’intérêt, problématiques ou ambitions. Nous joignons ces groupes, les quittons, les observons, les adorons puis les abandonnons sans aucune contrainte ou jugement. Derrière nos écrans, nous sommes libres de faire ce qu’il nous plaît, d’avoir ce sentiment de connexion sans réellement interagir avec les autres, sans nous ouvrir vraiment, sans intimité. Nous pouvons être à la fois auteur, acteur et spectateur, sans aucun engagement.

Ce comportement paradoxal a été particulièrement observé dans une étude réalisée à l’Université de Liège, en collaboration avec le professeur Bernard Cova (Kedge Business School), portant sur le sujet des jeunes mamans en ligne. Face à la solitude extrême et au désarroi qui peuvent être ressentis lors du passage au statut de femme enceinte, puis de jeune maman, beaucoup de femmes recherchent la compagnie d’autres mamans en ligne. Les réseaux sociaux tels que Facebook, Instagram ou Tik Tok regorgent de groupes, communautés et influenceuses traitant de, et vivant la vie de jeune maman. Ces groupes de mamans, au-delà des quelques membres hyper actives et engagées, sont en réalité passives ensemble. Elles consomment comme à un buffet à volonté le contenu posté par les autres, sans aucun remords, et sans donner en retour, ou très peu. Elles cherchent des informations et de l’aide pour leurs problèmes souvent sans dévoiler leurs propres difficultés. Cet anonymat grégaire est par ailleurs tout à fait rendu possible par les plateformes et leurs fonctionnalités favorisant l’anonymat, l’observation passive et collective. Au-delà des jeunes mamans, nombre d’individus se retrouvent, plus ou moins fortement, dans ces schémas de comportements à un moment ou un autre.

Le grégaire anonyme va absorber le contenu des autres plus actifs pour se sentir validé dans ses choix par la communauté. Le bénéfice retiré n’est pas dans l’interaction mais dans l’identification. Il n’y a pas de recherche de connexion profonde et d’intimité, mais plutôt de vies en parallèle, qui s’entrecroisent parfois, mais pas trop. Le grégaire anonyme oscille librement entre la solitude et la connexion au gré de ses besoins et de ce que propose la technologie.

Pérennité des modèles

Face à ces individus en marge, la question se pose de l’appartenance réelle à un groupe, mais aussi de la pérennité des business models de ces plateformes en ligne. Si tout le monde prend sans donner, où se crée réellement la valeur de façon pérenne ? Si les contenus ne sont plus que sponsorisés et commerciaux, attireront-ils toujours de la même façon les grégaires anonymes en quête d’appartenance, même fugace ? Plus fondamentalement, quel est le futur du grégaire anonyme ? Quels sont les aspects positifs, ou les dérives, de vivre des expériences contiguës chacun de notre côté, sur le long terme ? Autant de questions fascinantes auxquelles être attentifs dans notre société techno-sociale en constante évolution.

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