L’ambiguïté du "Buy now, pay later" et le piège de l'endettement

Le recours au paiement différé ou fractionné peut inciter à la surconsommation et engendrer un risque accru d’impayés et de surendettement. Une chronique signée Carl-Alexandre Robyn, ingénieur-conseil, auteur, conférencier, associé-fondateur du Cabinet Valoro.

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Contribution externe

La pandémie a grandement stimulé l’e-commerce et, avec lui, une nouvelle solution pour régler la facture : le paiement différé. Permettre au consommateur de régler en plusieurs fois des achats portant sur de petits montants, sans même débourser un acompte. En quelques clics, une veste en cuir de 500 euros se convertit en quatre paiements de 125 euros.

Le Buy now, pay later (BNPL), un concept simple, mais séduisant, de psychologie appliquée pour captiver des clients, dans le commerce numérique et dans le commerce physique. Près de 10 % des Belges (adultes) recourent déjà au paiement différé ou fractionné. Cette forme de crédit est gratuite tant que le consommateur respecte les délais de paiement.

En Belgique, ce service est proposé par des enseignes telles que H&M, Mango et Calida. Les commandes passées par ce biais augmentent, de l’ordre de 20 % selon divers experts du secteur.

Pour tirer son épingle du jeu sur ce marché devenu très concurrentiel, une expérience client optimisée et parfaitement intégrée dans les parcours d'achat, via notamment un time-to-yes (délai d'acception des demandes) réduit à son minimum, est essentielle.

Néanmoins, la possibilité donnée aux clients de s’endetter à moindre coût et de manière presque invisible incite à la surconsommation et engendre un risque accru d’impayés et de surendettement.

Flou juridique…

Plusieurs problèmes sont à relever. Primo, le flou juridique qui entoure cette solution. La législation sur le crédit à la consommation ne s’applique pas, ou peu, lorsque les crédits sont inférieurs à 500 euros.

Comme les opérateurs du BNPL ne facturent pas d’intérêt sur les achats, seulement des intérêts moratoires en cas de retard de remboursement, ces entreprises ne sont pas tenues de scruter les candidats de manière aussi rigoureuse que ne le font les établissements de crédit traditionnels et elles ne sont pas non plus contrôlées de la même manière par les autorités de contrôle prudentiel.

Elles n’ont pas besoin de vérifier que vous êtes réellement en mesure de rembourser ces petites dettes, avant de vous octroyer le crédit. Pour utiliser le service BNPL, vous devez simplement être majeur, produire une adresse et un numéro de téléphone vérifiables et détenir une carte bancaire valide.

Cela n’empêche donc pas que des gens sans revenus et sans capacité de rembourser leurs achats soient approuvés par les prestataires du BNPL. Certains clients ont de multiples comptes auprès de différents prestataires et perdent le contrôle de leurs remboursements.

Les acteurs du BNPL s’engouffrent dans une faille de la loi : ils ne sont pas considérés comme fournisseurs de crédit, ils n’ont donc pas besoin d’une licence. Mais ils encouragent certainement les gens à dépenser de l’argent qu’ils n’ont pas. Même si ce n’est pas un réel crédit aux yeux de la loi, c’est assurément une dette.

On estime qu’un utilisateur sur six a déjà expérimenté un effet négatif - comme se sentir submergé, ou retarder le paiement d’autres factures, ou encore être obligé d’emprunter de l’argent à la famille ou aux amis - à cause d’un arrangement BNPL.

Environ 45 % des utilisateurs de ce service gagnent moins de 30 000 euros par an. Et ils ont, pour la plupart, une chose en commun : ils sont jeunes ; 60 % des utilisateurs du BNPL ont entre 18 et 34 ans.

Ce n’est pas une coïncidence si la solution de paiement BNPL plaît tant aux milléniaux - le modèle a été conçu pour toucher toute une génération de clients potentiels préférant s’éloigner des effets néfastes des cartes de crédit.

En réalité, ces capitalistes qui n’en ont pas l’air (les Fintechs promouvant le BNPL) sont parvenus à apposer un nouveau label à une dette pourtant abhorrée par la génération Y.

Par ailleurs, cette aversion des milléniaux pour les cartes de crédit les pousse parfois vers des formes plus dangereuses de financement comme les prêts sur salaire en ligne.

… et facture salée

Deuzio, la facture peut se montrer salée en cas de retard de paiement : les intérêts moratoires sont très élevés (autour de 8 %), les frais de rappel également. Il convient donc d’être vigilant sur la manière d’honorer ses paiements.

En effet, les professionnels du BNPL profitent grassement des incidents de remboursement (ceux-ci font d’ailleurs le bonheur de tout offreur de crédit). Ainsi, selon des experts du secteur, les intérêts de retard représentent grosso modo 25 % des revenus de ces fintechs spécialisées. Bien que l’essentiel de leurs gains provienne des frais imposés aux commerçants partenaires qui proposent à leurs clients le BNPL comme méthode de paiement.

Un opérateur du BNPL facture, par exemple, en sus des intérêts de retard, un montant fixe initial de 5 à 10 euros si un utilisateur rate un paiement, et en facture d’autres si celui-ci continue à ne pas payer. Certains prestataires annoncent que, quels que soient leurs taux nominaux, les intérêts moratoires ne dépasseront pas un montant global fixé à, par exemple, 80, 100 ou 150 euros, ou encore un montant équivalent à 25 % du prix d’achat.

Il est très probable que ces frais appliqués aux marchands finissent par renchérir les prix des marchandises pour tous les consommateurs, même ceux n’utilisant pas le service BNPL.

En dehors des frais, il est à craindre que les jeunes gens entrent dans ces arrangements de paiement différé sans bien comprendre quelles pourraient être les conséquences nuisibles, sans compter qu'ils risquent d'endommager leur réputation (credit rating) s'ils échouent à rembourser correctement leur dette.