La SABENA a organisé sa faillite

Une chronique signée Thierry Lemmens, Ancien Commandant de bord Sabena/Sobelair.

La SABENA a organisé sa faillite
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Contribution externe

Devant la Commission Parlementaire, Patrick du Bois (secrétaire général de la SABENA de 1991 à la faillite en 2001) a déclaré sans ambage1: « Depuis le début des années ’90, l’Etat Belge voulait se débarrasser de la SABENA ». Le moins que l’on puisse dire est que les différents gouvernements y sont parvenus, Verhofstadt I en particulier. Examinons une dernière fois les faits.

Un solide ver dans le fruit

Le 4 mai 1995, des accords de coopération et de prise de capital sont signés en grande pompe entre l’Etat Belge et SAirGroup. Ce que nous n’avons appris que bien après la faillite, au travers des annexes du rapport de la Commission Parlementaire, est qu’il y avait déjà un solide ver dans le fruit ! En effet on découvre que dans la répartition des routes intercontinentales, la SABENA devra se contenter de l’Afrique tandis que SAirGroup opérera « le reste du monde »2. Cela ressemble furieusement à ce qu’est devenue SN Brussels Airlines après la faillite. Cela veut dire également que la faillite était déjà sous-jacente, aucun syndicat n’aurait accepté un tel dépeçage.

Des commandes suicidaires

Le 17 novembre 1997, le Conseil d’Administration (majoritairement belge) décide de commander 34 Airbus pour des engagements à hauteur de 1,5 milliard €3. Par après, interrogés sur le caractère suicidaire de cette décision, les administrateurs belges et le Secrétaire Général, Patrick du Bois, prétendirent mordicus que SAirGroup avait promis ce jour-là une aide financière. Or l’enregistrement audio4 du CA du 17.11.97, on entend Mr SCHORDERET (administrateur suisse) déclarer : « le financement se fera par le cash flow qu’on sera capable de générer à l’avenir ». Et ceci est parfaitement corroboré par les déclarations5 du même Mr SCHORDERET, toujours, au Comité de Direction SAirGroup du 18.11.97 : « SABENA financera les coûts de leasing par le cash flow généré dans le futur ». La Commission Parlementaire confirmera que la SABENA « assura seule le financement de sa flotte 6 ».

Le 20 décembre 1999, fait très peu connu, le conseil d’administration de la Sabena confirme sa décision de remplacer quatre Airbus A340-200 et –300 par quatre nouveaux avions A340-300. (plus une option sur quatre autres appareils de ce type). La commande ferme représenta un engagement de minimum minimorum 430 millions €. Fait remarquable, la décision a été prise par (quasiment) le même conseil d’administration que lors de la commande de 1997, en tous cas en ce qui concerne la « partie » belge (majoritaire). (seul Mr Wymeersch a été remplacé par Mr Haek le 29/04/99 – source : note P. du Bois7 ). Ici, nulle mention d’une promesse suisse d’aide financière… On pourrait croire que ces funestes décisions (1997 et 1999) furent des initiatives malheureuses ? Voici l'avis du ministre de tutelle, Rik Daems: «les administrateurs belges ont toujours appliqué scrupuleusement les décisions prises par l'actionnaire majoritaire de la Sabena, à savoir l'Etat belge»8.

Le pillage avait commencé

Parallèlement à ces évènements, l’année 1999 vit la création de l’AMP (Airlines Management Partnership), société de droit britannique dont le but était la gestion des opérations, des coûts et des recettes de la Sabena et de SAirGroup.

Cette même année un spectaculaire effondrement de la recette unitaire de la SABENA (exprimée en cent USD par Siège Kilomètre Offert). (Diminution 7 fois plus importante que la moyenne européenne et 5 fois plus importante que celle du partenaire suisse)9.

Cette situation n’était explicable que par le fait que la SABENA avait perdu le contrôle de ses recettes. Comme nous le verrons en infra, le pillage de feu notre compagnie nationale avait débuté. Si les résultats officiels de 1999 avaient laissé transparaître cette soudaine chute des revenus, nous aurions pu déjà réagir. Mais, selon l’aveu de feu le Président du Conseil d’Administration lui-même, « en 1999, les résultats « normalisés » de la SABENA font état d’une perte de 3 milliards. « Nous avons réalisé des opérations non récurrentes Equant, hedging en fuel et dollars etc pour réduire le déficit »10. La Commission Parlementaire enfonça le clou : « La vente des contrats de hedging, visant à enjoliver les comptes annuels de 1999, a accru la dépendance de l’entreprise à l’égard de l’évolution du dollar et du prix du kérozène. »11.

Les coûts des services fournis par SAirGroup explosent

En 2000, les coûts liés à divers services fournis par le SAirGroup à la SABENA explosèrent. C’est ainsi que l’année se clôturât par une perte opérationnelle (EBIT) de plus de 150 millions € et une perte consolidée de plus de 320 millions €.

Cette fois, sur base des comptes de résultats et du rapport annuel, nous pûmes réagir. Accusations jugées tangibles par le tribunal de commerce de Bruxelles puisqu'il nomma au printemps 2001, suite à la demande de l'association des pilotes, un expert judiciaire chargé de l'examen des cinq dernières années de comptabilité de Sabena et de Swissair12. Malheureusement, il aura fallu six mois et finalement des astreintes imposées par ledit tribunal (2500€/jour/document) pour forcer les dirigeants de la Sabena à livrer les pièces nécessaires à l'expertise. Nous étions alors le 4 octobre 2001, lendemain de la demande de concordat…

La SABENA était devenue bénéficiaire

Mais notre dossier de 64 pages concernant les malversations financières suisses trouvât écho dans le monde économique. La thèse était que si la SABENA avait pu garder le contrôle de ses coûts et de ses recettes, elle aurait dégagé des bénéfices. Le Professeur Wtterwulghe, également avocat d’affaires, la soutint publiquement : « C’est du beau travail. D’un point de vue scientifique, le rapport tient et il est conforme aux analyses que nous avions réalisées précédemment »13.

Le 13 mars 2006, le curateur déclarât publiquement que « les Suisses avaient pompé 740 millions € de leur filiale belge ».14 Quelques années plus tard, « il soutint la thèse que la SABENA, qui produisait des bénéfices, ne faisait en fait que renflouer les caisses vides de SAirGroup. »15.

Le ton est donné dans les mondes politique et aéronautique

Revenons en 2001 où, dans les mondes aéronautique et politique, on aiguisait déjà les couteaux six mois avant la faillite. Ainsi, Pierre Klees, CEO de BIAC qui gérait l’aéroport national, déclara : « Je serais d'ailleurs prêt à mettre des infrastructures à la disposition d'un nouvel opérateur, ce que je n'ai jamais voulu faire avec la Sabena »16. Tandis qu’au plus haut niveau du gouvernement, Louis Michel parle de « panier percé »17. S’il avait su…

Un panier percé…réellement ?

Mais au fond, du point de vue du contribuable, qu’en était-il réellement ? En février 2001, "L’Echo" fit paraître les résultats d’une étude qui montrait que, grâce à ses activités, la Sabena avait rapporté, rien qu’en 2000, près de 400 millions d’euros au Trésor belge. Or, dans les annexes du rapport de la commission parlementaire, on apprend que de 1975 à 2001, l’Etat belge a injecté 31 508 500 000 de BEF, soit 781 millions d’euros18. Alors où était l’intérêt du contribuable belge ? 400 millions de recettes chaque année et 781 millions de coûts en 27 ans… Le ROI (Return On Investment, cet acronyme qui dirige notre monde) est impressionnant !

Une réunion très discrète

Dans la nuit du 16 au 17 juillet eu lieu à l’hôtel Astoria une réunion entre le Premier Ministre, Guy Verhofstadt et le CEO du SAirGroup, Mario Corti. Des accords furent conclus. Un de ces accords porta, entre autres, sur la « renonciation mutuelle irrévocable et définitive des parties concernant, notamment : Tout transfert d’actif ou fournitures de services (avant la date de cette convention) entre SABENA et SAirGroup et/ou leurs filiales respectives non effectuées selon les conditions normales du commerce ou dans le meilleur intérêt des parties. »

Au plus tard le 17 juillet 2001, le gouvernement savait pour les pillages financiers ! Alors que jusqu’à la dernière minute, au plus haut niveau de la Chancellerie, on continua à nier fermement…

La SABENA a organisé sa faillite

La place nous manque ici pour développer la période du Concordat, tous les transferts d’actifs illégaux et les informations essentielles cachées au Tribunal de Commerce. Retenons toutefois ce qui est couché dans le jugement de faillite à propos de cette période critique : « il a été mis à profit pour permettre à la S.A. SABENA d’organiser sa faillite sous le couvert du concordat et donc à l’abri de ses créanciers »19.

Terminons par citer une dernière fois le Curateur, un témoin privilégié : « La Sabena n'aurait pas dû tomber en faillite, c'est clair, elle aurait pu être sauvée cinq fois »20.

1 Page 171 du rapport 2 Page 423 des annexes 3 PV 152961/02 de l’enquête du Juge Van Espen 4 PV 151375/03 5 PV 153831/04 6 Page 119 du rapport 7 Note de synthèse adressée au Président de la commission parlementaire en janvier 2002 8 La Libre Belgique 26/04/01 9 Page 59 du rapport de janvier 2001 de l’IPSC. 10 Titre : Politique du stand-alone impossible : mis en ligne le 06/02/2001 11 Page 257 du rapport au point 3.10.3 12 La Libre Belgique 25/04/2001 13 L’Echo 06/11/2001 14 De Standaard 13/03/2006 15 Belga 16/11/10 16 Le Soir 25/05/2001 17 Le Soir 04/04/2001 18 Page 325 des annexes 19 Jugement du Tribunal de Commerce de Bruxelles du 07/11/2001 20 L’Echo 03/11/21