Evergrande, le catalyseur de la prochaine crise chinoise ?

Tout ralentissement du secteur immobilier ou toute baisse des prix pourrait faire plonger le PIB. Une chronique de Cédric de Caritat et Rodolphe de Limburg Stirum, du groupe Fisconsult-Sinews.

Evergrande a plus de 300 milliards de dollars de dettes en cours en Chine et 30 milliards de dollars à l’extérieur.
Evergrande a plus de 300 milliards de dollars de dettes en cours en Chine et 30 milliards de dollars à l’extérieur. ©Shutterstock
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Une demande croissante pour des fonds investis uniquement sur cette zone géographique ou par des prises de participations directes dans des entreprises telles qu’Alibaba ou Tencent, a prouvé l’attrait important pour la Chine au cours des quinze dernières années. De retour de voyages d’affaires ou simplement de tourisme, beaucoup s’exclamaient, éblouis, sur la rapidité du développement local.

Un état autoritaire a forcément l’avantage de ne pas se voir confronté à la formation de groupes d’opposition, de lobbies ou de manifestations. Alors oui, les choses ne se font pas nécessairement mieux, mais certainement plus rapidement. Aussi, le pouvoir, presque absolu, que l’État chinois détient sur ses citoyens, il le détient également sur ses entreprises. Cela signifie que celles-ci, aussi innovantes soient-elles, ne sont pas nécessairement gérées pour le bénéfice des actionnaires, mais plutôt au profit de l’État.

Le positionnement dominant et de "Champion national" a rendu certaines sociétés, telles qu’Alibaba, Tencent ou Baidu, encore plus attrayantes pour de nombreux investisseurs occidentaux. Pas de compétition de la part des enfants terribles américains, comme Amazon, Google ou Facebook. Ces derniers ne sont tout simplement pas autorisés à opérer en Chine. Peu ou pas de concurrence signifie des marges bénéficiaires juteuses, mais presque tout le monde a oublié que ce que l’État chinois crée, il peut aussi le détruire. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait au cours du trimestre dernier.

L’immobilier, le talon d’Achille

Sans grande surprise finalement, la "prospérité commune pour tous" n’est pas un thème nouveau. Elle sera simplement renforcée. Le gouvernement Xi a commencé, il y a un an déjà, à adopter les "trois lignes rouges" pour les promoteurs immobiliers. Evergrande, le leader, a été, pour l’instant, le plus touché par ces tests financiers et tente d’échapper à la faillite, avec plus de 300 milliards de dollars de dette en cours en Chine et 30 milliards de dollars à l’extérieur.

Malgré la somme considérable de ces dettes, il ne s’agit heureusement pas d’un "moment Lehman". Le système financier chinois est pratiquement fermé aux étrangers. Il ne peut donc y avoir de véritable contagion en dehors du pays. Les implications locales, par contre, sont importantes et toutes les ramifications dans l’économie ne sont pas encore connues.

Les chiffres chinois doivent toujours être pris avec des pincettes, mais à notre connaissance, le secteur immobilier pourrait y représenter, de manière stupéfiante, entre 25 % et 35 % du PIB. Un chiffre largement plus élevé que partout ailleurs dans le monde, même si l’on utilise la fourchette inférieure. Plus stupéfiant encore, la propriété immobilière représente, pour les Chinois qui en possèdent, environ 80 % de leur richesse, aussi deux fois plus qu’ailleurs. Dans ce contexte, les dirigeants ont toujours compris que l’immobilier finirait par devenir le talon d’Achille du système. Tout ralentissement ou toute baisse des prix impacterait la confiance des citoyens et pourrait faire plonger le PIB.

Il existe, cependant, une différence importante entre comprendre la gravité d’un problème et tenter de le résoudre. Dans un pays sans taxation locale solide, les gouvernements locaux ont dû compter principalement sur la vente de terrains pour pouvoir financer leurs services publics. Tuer cette vache à lait signifiait que le gouvernement central devrait intervenir tôt ou tard. En outre, chaque fois que le gouvernement central a tenté de ralentir le marché immobilier, l’économie a freiné rapidement.

Un problème presque insoluble

Ainsi, tout comme dans nos sociétés démocratiques tant décriées, le problème a été balayé sous le tapis, pour être abordé plus tard. Par conséquent, un problème difficile à résoudre est devenu un problème presque insoluble. Renflouer tous les acteurs qui risquent de perdre gros sera très, très coûteux. D’autant plus que les détenteurs de dettes (300 milliards dans le cas d’Evergrande…) ne peuvent pas être remboursés par un bien immobilier, puisque ce dernier, s’il a été construit, appartient déjà à quelqu’un qui en a payé le prix plein. En Chine, les achats immobiliers doivent être payés à l’avance, lorsque le contrat de vente est signé, mais avant que quoi que ce soit ne soit construit…

L’action gouvernementale pourrait donc représenter un cocktail toxique dans un pays où l’immobilier joue un rôle très important, tant en termes de PIB qu’en termes d’effet de richesse. Nous avons, depuis longtemps, pensé que la révolution en Chine ne viendrait pas parce que les citoyens inonderaient les rues pour exiger une société plus démocratique (les leçons de Tian’anmen 1989 ont été retenues), mais parce que leur richesse immobilière baisserait drastiquement.

Des images d’investisseurs en colère prenant d’assaut les bureaux d’Evergrande peuvent déjà être vues sur les médias sociaux. Alors, qui sait ce qui va se passer ? 2022 sera une année très intéressante.

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