Après le Covid, les banques centrales vont-elles devoir résoudre les problèmes d’approvisionnement dans le monde ?

Entre respect de l’objectif inflationniste et bien-être économique, les banques centrales sont face à un choix cornélien. Une chronique de Sylviane Delcuve, Senior Economist chez BNP Paribas Fortis.

La Banque Centrale Européenne (BCE), à Francfort.
La Banque Centrale Européenne (BCE), à Francfort. ©Shutterstock
Contribution externe

La reprise économique qui caractérise 2021 a provoqué des perturbations colossales dans les chaînes d’approvisionnement, ce qui a poussé les taux d’inflation à la hausse quasi partout. Les banques centrales qui pilotent l’économie depuis le début de la crise sanitaire ont eu fort à faire pour convaincre les marchés qu’elles surveillaient, qu’elles comprenaient les mécanismes et qu’elles agiraient si nécessaire.

La Fed vient d’ailleurs d’annoncer qu’à partir de la mi-novembre, elle réduirait chaque mois de 15 milliards de dollars ses achats de papier, afin de supprimer totalement ses injections "corona" d’ici la mi-2022. Elle a toutefois refusé d’évoquer le moindre timing pour une première hausse des taux d’intérêt. Il y a quelques semaines, d’autres banques centrales avaient pris des décisions similaires, que ce soit en haussant leur taux directeur, ou en réduisant leurs injections de liquidités. Les pays concernés sont l’Australie, le Canada, plusieurs pays d’Europe de l’Est et la Suède.

Pas en zone Euro, ni au Royaume-Uni

En Europe, par contre, la Banque Centrale Européenne (BCE) vient de confirmer que rien ne se passerait avant plusieurs mois, et au Royaume-Uni, c’est avec stupeur que les marchés ont compris le 4 novembre que l’humeur n’était finalement pas à la hausse des taux. Le gouverneur de la Bank of England (BOE) a expliqué cette décision par le fait que ce qui comptait au stade actuel, ce n’était pas tant la hausse des prix que le comportement du marché du travail. Comme dans beaucoup de pays, les aides au chômage Covid ont été supprimées au 30 septembre et dans le contexte de pénurie de travailleurs dans plusieurs secteurs clé de l’économie, il importe de voir ce que les travailleurs décideront de faire : venir postuler dans les secteurs en pénurie ? Rester chez eux par peur du virus qui contamine à nouveau plus de monde depuis quelques semaines ?

Les chiffres du chômage et les taux de participation au marché du travail deviennent-ils plus importants que ceux de l’inflation aux yeux des banques centrales ?

Pourquoi ce changement ?

Et si ce revirement d’attitude de la Banque d’Angleterre reflétait le fait que les pressions inflationnistes sont un problème temporaire. Plusieurs indicateurs vont en tout cas dans ce sens, et le FMI confirme cette analyse, en s’appuyant sur le fait que la reprise économique est en train de se normaliser partout, avec des taux de croissance nettement plus modérés au troisième qu’au deuxième trimestre et en constatant que la flambée des prix provoquée par les pénuries est en train de saper le moral des patrons d’entreprises partout.

En conclusion, même si la majorité des banques centrales du monde a un objectif de stabilité des prix, on dirait bien que la crise sanitaire les force à porter un autre regard sur l’économie. La reprise fulgurante de la demande en 2021 a provoqué un emballement des prix lié à de gigantesques goulots d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement et ce sont ces goulots qui risquent aujourd’hui de saboter la reprise, comme un serpent qui se mordrait la queue. Après avoir été obligés de sauver la finance mondiale en 2008, et empêcher le monde de sombrer en mars 2020 avec des mesures d’aides inouïes pour annuler les effets d’une crise sanitaire sans précédent, les banquiers centraux vont-ils être responsables de résoudre les problèmes d’approvisionnement dans le monde ? Si oui, ils seront tentés de procéder à des resserrements monétaires, comme ceux que l’on a vus récemment dans plusieurs pays afin de calmer le jeu. Si non, ils se mettront dans les pas de la Banque d’Angleterre ou de la BCE au risque de laisser le déséquilibre entre offre et demande faire davantage de ravages sur les prix. Un choix cornélien….

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