Il y a 20 ans, l’euro, sur les cendres d’un siècle

La monnaie unique fut et reste un projet politique d’une ambition inouïe. Elle allait sceller la paix en Europe… Une chronique du professeur et docteur Bruno Colmant, membre de l'Académie Royale de Belgique.

Selon Bruno Colmant, "en vérité, l’euro a conforté une population de rentiers plutôt qu’il n’a suscité la paix."
Selon Bruno Colmant, "en vérité, l’euro a conforté une population de rentiers plutôt qu’il n’a suscité la paix." ©Jean-Luc FLEMAL et Jean-Marc QUINET
Contribution externe

L’Union européenne fut créée sur les cendres de deux guerres dans la conscience d’un choix de paix et de coopération. Il en suivit une extension territoriale de l’Union européenne, facilitée par l’écroulement du rideau de fer.

Dans le domaine monétaire, une monnaie unique était un projet lointain. Pourtant, il y a vingt ans, le 1er janvier 2002, l’euro, apparu sous sa forme physique, émergeait. D’immatériel et dématérialisé, il devenait symbolique. Les pièces juxtaposaient des effigies et emblèmes nationaux, tandis que les billets étaient assortis de monuments figurant plusieurs motifs architecturaux, représentant eux-mêmes divers courants artistiques et philosophiques. Aucune construction structurale n’est réelle de manière à ne pas singulariser l’éventuelle dominance d’un État membre, d’une valeur ou d’une personnalité.

L’euro fut et reste un projet politique d’une ambition inouïe. Qu’on y pense : après des siècles de déchirements, des pays européens, au nombre actuel de 19, décidèrent de surpasser leurs différences économiques par un étalon monétaire commun. L’introduction de l’euro suscita pourtant des réactions négatives en Allemagne. Mais, dès le moment où ce pays entra dans la zone euro, il était impensable d’en exclure les pays du Sud européen dont les monnaies faibles concurrençaient la politique agricole et la nature des échanges européens.

L’euro, dernier prix à payer par l’Allemagne

Sans la réunification allemande, il n’y aurait probablement jamais eu de monnaie unique. Sans cynisme, on peut supputer que l’euro fut le dernier prix à payer par l’Allemagne pour le nazisme, dont l’anéantissement conduisit à la partition de son pays. Pour recouvrer leur souveraineté territoriale avec le support politique des autres États membres, l’Allemagne dut abandonner son ascendance monétaire, qui constituait pourtant le symbole régalien suprême de la tradition hégélienne. Lors de son intégration, certains avaient d’ailleurs parlé de la réunification des Allemands, et non des Allemagnes, ce qui rappela le spectre du pangermanisme. Il fallut même obtenir de ce pays la confirmation du respect de la frontière Oder-Neisse avec la Pologne, décidée par la conférence de Postdam en 1945. Ce débat rappelait l’histoire d’une nation allemande et désormais d’une nouvelle monnaie qui ne se juxtaposaient jamais à sa population. Le fantôme de Munich et le pacte germano-soviétique de 1939 hanteront toujours l’Europe. L’euro est donc né, pour partie, d’un incident historique accompagné d’un opportunisme politique.

En bonne cohérence géopolitique, un des arguments qui fut utilisé pour expliquer le fondement de l'euro consista donc à affirmer que la monnaie unique scellerait la paix en Europe. L'euro allait forger l'harmonie entre des nations autrefois ennemies au travers d'une unité de compte commune, consistant elle-même en l'aboutissement du projet politique d'après-guerre. Et puis, on connaît la maxime que Gianni Agnelli (1921-2003), le patron mythique de Fiat, qui se plaisait à avancer que "là où les camions passent, les armées ne passent plus".

L’Europe était en paix…

Mais, rétrospectivement, ce narratif fut-il fondé ? N'était-il pas ambigu et tronqué ? L'Europe était en paix au moment de la formation de l'euro. L'Allemagne avait été démilitarisée et occupée. Plusieurs pays européens possédaient (ou étaient dépositaires) des armes nucléaires, rendant inimaginable le moindre conflit. Au reste, si un risque d'agression était perceptible, c'était plutôt du côté de l'URSS qu'il bruissait, c'est-à-dire : hors de la zone euro. On se souvient de l'installation des missiles SS-20 dans les années quatre-vingt et du constat sentencieux prononcé en janvier 1983 au Bundestag par François Mitterrand : "Les missiles sont à l'Est, les pacifistes sont à l'Ouest."

Certes, la dislocation de l’URSS, concomitante à la réunification de l’Allemagne, aurait pu embraser militairement certaines régions, mais, quel que soit l’angle d’approche, on ne voit pas comment une monnaie unique, déployée postérieurement à la désintégration de l’URSS et à cette réunification allemande, aurait pu atténuer de fantomatiques risques de conflits. De surcroît, la démographie européenne est déclinante. Or, il existe une corrélation avérée entre le danger d’un conflit armé de masse et la proportion relative de jeunes au sein d’une population. Les pays européens vieillissent et ne se feront plus la guerre à moyen terme.

En vérité, l’euro a conforté une population de rentiers plutôt qu’il n’a suscité la paix. Jusqu’à la crise du Covid, l’euro était une monnaie génétiquement désinflatée et récessionnaire, c’est-à-dire : une unité de compte qui conserve son pouvoir d’achat. Là aussi, on reconnaît le traumatisme allemand de l’hyperinflation de 1923 de la république de Weimar (qui vit se télescoper 3 monnaies en deux ans : le Papiermark, le Rentenmark et le Reichsmark) et les troubles civils qu’elle entraîna.

Émergence d’une identité européenne

La réponse à la crise souveraine de 2009-11 fut d’ailleurs révélatrice : la Commission européenne imposa de rigoureux programmes d’austérité à des économies en souffrance, faisant basculer la population dans le chômage. Or, on n’a jamais vu de contraction budgétaire se transformer en expansion économique.

Quel paradoxe d’avoir voulu créer une monnaie forte au motif de la paix qui était pourtant assurée par le vieillissement de la population et au détriment d’une jeunesse trop peu dense pour s’y opposer ! Si tant est que l’euro assurât la paix, alors il ne fallait pas distinguer en pointillé l’Europe monétaire du Nord de celle du Sud et imposer une contraction économique à des pays du Sud pour lesquels l’euro était évidemment trop fort. Pire, c’est la faiblesse de ces pays du Sud qui permit à l’euro de ne pas trop s’apprécier au bénéfice essentiel de l’Allemagne et des Pays-Bas.

Lors de la crise grecque, on grima Angela Merkel en Adolph Hitler. Ce pays craignait que les exigences de la Troïka réveillent des raidissements totalitaires qui seraient entrés en résonance avec la prise de pouvoir des colonels en 1967. Les blessures d’un siècle ne sont jamais totalement cicatrisées et les dommages de guerre sont toujours insuffisants. Mais cela, c’est une autre histoire.

C’est une autre histoire, car notre génération retiendra que l’euro est devenu le symbole tutélaire qui scelle la liberté de circulation des personnes, biens, services et capitaux (ce qu’on qualifie de principe du marché unique) dans une zone géographique de plus de 340 millions d’habitants. Le projet porte en lui les convictions de ses fondateurs : le déploiement des flux de commerce, la crédibilité européenne à l’échelle mondiale et surtout l’émergence d’une identité européenne au travers du symbole ultime de la représentation régalienne, à savoir la monnaie.

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