L'herbe est-elle vraiment plus numérique ailleurs ?

En matière de transformation numérique, de nombreuses idées reçues circulent. Qu’il faut pouvoir combattre ! Une chronique de Nicolas Neysen et Nicolas van Zeebroeck, digital transformation lead et chargé de cours à HEC Liège (ULiège), et professeur de stratégie et d’économie digitales à Solvay (ULB).

S’il est enfin bien un mythe qui a la peau dure, c’est l’idée que le digital nuit à l’emploi…
S’il est enfin bien un mythe qui a la peau dure, c’est l’idée que le digital nuit à l’emploi… ©Shutterstock
Contribution externe

D’après le dictionnaire, une doxa est l’ensemble des opinions reçues sans discussion, comme évidentes, dans une société. La transformation numérique a suscité un tel engouement ces dernières années, qu’elle s’approche de ce concept dans le monde des affaires. Quasiment un culte, avec ses propres mythes. Nous proposons d’en questionner cinq ici, afin de susciter la réflexion.

1. La numérisation coûte que coûte

La numérisation est sur toutes les lèvres. C’est la voie à suivre et cela ne se discute pas. Rater le tournant numérique, faire preuve d’inertie face au changement, être victime de la disruption… : autant de funestes présages pour le fou qui refuserait le progrès. Si ne pas saisir l’opportunité offerte par les technologies est certes une grave erreur, s’y plonger à corps perdu au détriment de tout sens critique en est une autre ! Il est bon de rappeler que, d’une part, toute numérisation n’est pas nécessairement créatrice de valeur ajoutée, et, d’autre part, que la numérisation n’est pas une fin en soi. Rendre l’organisation plus performante, sa mission plus empreinte de sens et de valeur, et l’expérience client plus intense, voilà les véritables buts stratégiques. Si l’on ne peut démontrer en quoi la numérisation aide à s’en rapprocher, mieux vaut s’abstenir.

2. Un échec ? La faute à la technologie !

L’Histoire ne retient que les vainqueurs et oublie les perdants. On ne compte plus les articles relatant les prouesses de telle licorne ayant réussi à s’imposer en un temps record, ou de cette entreprise en grande difficulté qui, grâce au numérique, a su renverser la vapeur. Pourtant, la majorité des projets de numérisation ne répond pas aux attentes. On serait ici tenté d’accuser la technologie, trop risquée ou trop imprévisible. En vérité, les facteurs explicatifs de l’échec sont souvent d’ordre organisationnel. Une étude récente, menée en Wallonie auprès d’entreprises manufacturières, a ainsi montré que la technologie n’arrivait qu’en 4e position, après l’absence de culture numérique, le manque de compétences et les bénéfices économiques incertains.

3. Un plan bien ficelé exécuté avec rigueur

Il est réconfortant de penser qu’une transformation numérique se planifie comme on prépare une bataille, en suivant méthodiquement un plan établi avec précision. Les success stories de la transformation numérique sont souvent romancées et entretiennent le mythe d’une stratégie parfaitement planifiée, maîtrisée et exécutée.

La réalité est tout autre. On procède en la matière plus souvent par essai-erreur. C’est la capacité à expérimenter massivement, à évaluer rapidement, et à faire croître vigoureusement les options prometteuses qui fait le succès de la numérisation. Les champions de l’innovation ne s’en cachent pas, ils promeuvent activement un environnement qui voit dans chaque échec une source d’enseignements. Au final, ce qui importe le plus, ce sont le processus et la culture que l’on développe chemin faisant.

4. L’herbe est plus numéique ailleurs

La plupart des entreprises, particulièrement les PME, pensent qu’elles accusent un retard en matière de numérisation par rapport à la moyenne, tandis que d’autres sont en réalité bien moins numériques que ce qu’elles voudraient faire croire. Certaines entreprises parviennent ainsi à dissimuler derrière une application à la mode, un fonctionnement interne ancré dans le 20e siècle ou un service client médiocre. Pendant ce temps-là, la rentabilité des initiatives numériques est décevante pour la grande majorité des entreprises. De nombreuses organisations se pressent d’adopter les technologies dernier cri, alors qu’elles se débattent encore avec celles d’il y a 20 ans.

5. Le numérique tue l’emploi

S’il est enfin bien un mythe qui a la peau dure, c’est l’idée que le numérique nuit à l’emploi. Pourtant, on trouve jusqu’ici bien peu de preuves d’un effet négatif du numérique sur l’emploi au niveau agrégé. Au contraire, les entreprises qui se numérisent le plus, sont souvent celles qui recrutent le plus, et les pays les plus avancés en la matière sont souvent ceux où l’emploi se porte le mieux. Jusqu’à la pandémie, les taux d’emploi en Belgique et en Europe n’avaient même jamais été aussi élevés depuis 40 ans. Évidemment, la performance accrue liée à la numérisation induit le remplacement, voire la disparition, de certaines tâches jusqu’ici réalisées par le travailleur. Toutefois, de la même manière qu’une fonction ne s’automatise pas (contrairement à une tâche), les métiers disparaissent rarement. En général, ils se transforment.

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