Il y a un demi-siècle, le Serpent monétaire

En 1972, naissait le Serpent monétaire européen, à ne pas confondre avec le Système monétaire européen (SME), créé en 1979 et qui aboutit à l’euro en 1999. Une chronique de Bruno Colmant, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles et membre de l'Académie Royale de Belgique.

L'euro traversa lui-même des questionnements existentiels lors de la crise des dettes souveraines.
L'euro traversa lui-même des questionnements existentiels lors de la crise des dettes souveraines. ©D.R.
Contribution externe

L’histoire commence en 1944. Au terme de la Seconde Guerre mondiale, les économistes des pays alliés décidèrent de stabiliser le système monétaire mondial. Ce furent les Accords de Bretton Woods. Dans ce système, le cours de change des différentes monnaies fut mutuellement formulé au travers d’un étalon-or. Toutes les devises, dont le franc belge, étaient donc définies par un poids d’or. Pourtant, il fut rapidement convenu que la convertibilité des dollars en or ne soit pas effectuée. En d’autres termes, les États-Unis exigèrent que les banques centrales étrangères, détentrices de dollars, ne réclament pas leur conversion en or. Ce système conduisit à établir la suprématie du dollar sur l’économie mondiale, puisque la croissance et l’inflation étaient définies par ce pays.

Mais, dès les années 60, les avoirs en dollars extérieurs aux États-Unis furent supérieurs à la réserve américaine d’or, remettant en cause la confiance dans le dollar. C’était prévisible : la devise dominante, qui doit assurer la liquidité du système, doit être en expansion et ne peut pas être confinée par un poids d’or. En 1971, le président Nixon suspendit donc la conversion du dollar en or avant d’affirmer le flottement du dollar en 1973. Il n’y avait pas d’autre solution : les réserves américaines d’or représentaient moins du quart des engagements officiels.

Six pays européens

C’est à ce moment que six pays européens décidèrent, sous la houlette du président français Georges Pompidou (1911-1974), de stabiliser leurs cours de change au travers d’un système appelé le Serpent monétaire. Ce Serpent regroupa les six pays fondateurs de l’Union européenne (France, Allemagne de l’Ouest, Italie et Benelux) avant d’être rejoints par les monnaies des trois futurs États membres, le Royaume-Uni, l’Irlande, le Danemark, et la Norvège. Le Premier ministre belge de l’époque était Gaston Eyskens.

Dans ce Serpent, les devises n’étaient pas cristallisées dans un cours de change fixe, mais pouvaient tolérer des fluctuations, les unes par rapport aux autres, de 2,25 %, avant que les banques centrales ne doivent intervenir pour empêcher que le cours de change ne s’écarte de la bande de fluctuation, en achetant de la monnaie en cas de baisse par rapport au cours pivot, ou bien en vendant la monnaie concernée en cas de hausse.

Malheureusement, les années septante furent chaotiques dans un contexte économique épouvantable (choc pétrolier, émergence d’un chômage structurel de masse et embrasement de l’endettement public). Entrée dans le Serpent en mai 1972, la livre sterling le quitta un mois plus tard. En 1973, l’Italie suspendit ses interventions sur le marché des devises avant que la Belgique, la France, l’Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas décident de laisser leurs monnaies flotter conjointement par rapport au dollar. Le franc français sortit deux fois du Serpent, en 1974 et en 1976. Au début de l’année 1978, le déséquilibre monétaire était total. Les monnaies européennes durent quitter le Serpent monétaire européen les unes après les autres. En 1979, les pays européens créèrent ensuite le Système monétaire européen (SME).

Naissance de l’euro

Vingt ans plus tard, en 1999, les marges de fluctuations des douze monnaies participantes furent resserrées jusqu’à cristalliser les devises sur leur cours pivot. L’euro était né et remplaça l’écu, une unité de compte européenne mise en service en 1979. Les États abandonnèrent leur tutelle monétaire et leur droit régalien de battre monnaie. La zone euro adopta donc un système de cours de change fixe.

Cela étant, l’euro traversa lui-même des questionnements existentiels lors de la crise des dettes souveraines, entre 2011 et 2013. Comme les marges de fluctuations n’existaient plus et que les États étaient contraints par une monnaie unique sans capacité d’en altérer la valeur relative par des dévaluations ou des réévaluations, ce fut aux facteurs de production d’entretenir leur propre mobilité afin de devenir plus fluides pour rejoindre les zones d’emploi et de croissance. Le capital devait s’investir dans les États-membres faibles de la zone euro tandis que le travail devait migrer dans les États-membres forts, sous la coupole d’une politique industrielle cohérente. Cette réalité a consolidé une rupture monétaire idéologique entre le Nord et le Sud européen.

Un demi-siècle plus tard, tout est stabilisé, mais le Serpent monétaire apporte une leçon : tout le chaos monétaire vint des États-Unis et affecta l’Europe. La fois suivante fut 2008, avec les subprimes américains. Et un jour, cela recommencera. Avec certitude. Et plus tôt qu’on ne le pense. Car les Américains ne terminent jamais leurs guerres ni ne paient leurs dettes.

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