La politique énergétique peu judicieuse de l’UE

Face à la transition énergétique et la flambée des prix, l'Europe semble avoir du mal à trouver la solution. Par Christopher Dembik, responsable de la recherche macroéconomique chez Saxo Bank.

Contribution externe
L’Allemagne et la Belgique, les mauvais exemples ?
L’Allemagne et la Belgique, les mauvais exemples ? ©D.R. / AFP

La crise énergétique de l'UE couve depuis plusieurs années. L'année 2021 s'est terminée par un mois marqué de prix records. En Europe, le gaz naturel est désormais plus cher que le pétrole. Alors que la COP26 devait déboucher sur une réduction progressive de l'utilisation du charbon, la triste réalité de la transition verte dans l'UE est que la consommation du charbon augmente (voir nos perspectives pour le premier trimestre pour une analyse détaillée de la transformation verte de l'UE). Avec de meilleures conditions météorologiques à partir de mars/avril, les prix de l'énergie devraient baisser, mais la crise n'est pas encore terminée. Il est probable qu'ils augmentent à nouveau l'hiver prochain. Les objectifs énergétiques de l'UE étaient de réduire la consommation, de payer moins au final et de polluer moins. Jusqu'à présent, la consommation est la même et les prix et la pollution ont augmenté.

Un échec politique

Au cours des dernières années, l’UE a activement encouragé les énergies renouvelables intermittentes, qui ne sont pas en mesure de fournir une source d’énergie constante, tout en poussant à la fermeture des réacteurs nucléaires, l’un des piliers de base à faible teneur en carbone de l’UE. Il s’agit des deux péchés originels de la politique de transition écologique de l’UE, et c’est pourquoi les consommateurs paient aujourd’hui une facture énergétique beaucoup plus élevée. Au lieu de s’affranchir des combustibles fossiles, l’Europe est de plus en plus dépendante des importations de gaz naturel et du maintien de ses centrales au charbon, et est loin d’avoir atteint la décarbonation. Le graphique ci-dessous montre l’évolution de la production d’électricité par source dans l’UE entre 2016 et 2021. Le gaz naturel (+120 TWh) a remplacé le charbon et le lignite (-170 TWh) tandis que l’énergie éolienne a augmenté de 100 TWh. Toutefois, l’énergie nucléaire et l’énergie hydraulique sont restées constantes. Jusqu’à présent, le gaz naturel est le grand gagnant de la transition verte opérée par l’UE. Plusieurs pays s’en réjouissent même : pensez à la Belgique, à l’Allemagne et à la Pologne.

La politique énergétique peu judicieuse de l’UE
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Études de cas

L’Allemagne et la Belgique sont les exemples parfaits de ce qu’il ne faut pas faire.

Il y a 20 ans environ, l’Allemagne a décidé d’abandonner progressivement ses projets nucléaires. La catastrophe de Fukushima (mars 2011) a accéléré le processus par une réaction impulsive, en suspendant la prolongation de la durée de vie des sept réacteurs les plus anciens. La fermeture des centrales nucléaires a contraint l’Allemagne à se tourner de plus en plus vers les énergies fossiles, notamment le lignite. Pour éviter une pénurie d’énergie, l’Allemagne n’aura d’autre choix que de construire un grand nombre de centrales à gaz d’ici 2030. L’estimation la plus basse est basée sur la construction d’au moins 50 nouvelles centrales à gaz ; la plus élevée est de 140. Cet objectif est difficile à atteindre et bien entendu incompatible avec l’objectif de neutralité carbone d’ici 2045.

La Belgique joue dans une catégorie à part dans l’UE. C’est le seul pays de l’UE qui prévoit d’augmenter la part des combustibles fossiles dans son mix électrique. Le gouvernement belge s’oppose à l’énergie nucléaire pour des raisons idéologiques. Il prévoit de fermer tous les réacteurs nucléaires du pays, qui fournissent près de la moitié de l’électricité, d’ici 2025. Pour compenser cette fermeture, le gouvernement compte sur l’ouverture de nouvelles centrales à gaz (même s’il faudra des années avant qu’elles ne soient opérationnelles) et sur une augmentation des importations d’électricité. Tout cela entraînera une forte augmentation des émissions de gaz à effet de serre et un risque de pénurie d’approvisionnement. C’est un non-sens total.

Une lueur d’espoir

La situation est critique, mais tout n'est pas perdu pour autant. Pendant les vacances de Noël, la Commission européenne a publié sa proposition de taxonomie, un système de classification qui établit une liste d'activités économiques écologiquement durables. Le gaz fossile et le nucléaire sont tous deux inclus dans les sources d'électricité verte, sous certaines conditions. L'introduction du nucléaire est certainement une sage décision. Le Parlement européen et le Conseil ont maintenant quatre mois pour examiner cette proposition et s'y opposer, s'ils le jugent nécessaire. Les pays antinucléaires (Autriche, Allemagne et Pays-Bas) ont protesté contre l'inclusion du nucléaire, mais ils ne disposent pas d'une majorité qualifiée pour la rejeter au Conseil ; il faut pour cela au moins 20 États membres représentant au moins 65 % de la population européenne. Une objection du Parlement est peut-être plus probable puisqu'elle ne requiert qu'une majorité simple. Nous devrions obtenir une réponse d'ici juillet et avec un peu de chance, le nucléaire fera toujours partie de la taxonomie.

Implications macroéconomiques

La composante énergie (9,5 % de l’IPCH global) a été l’un des principaux moteurs de la hausse de l’inflation en 2021. La trompeuse transformation verte de l’UE, la faible capacité de production disponible et le manque d’investissement dans les infrastructures d’énergie fossile font partie des explications. Ces dernières semaines, les prix de l’énergie (notamment du gaz naturel) ont baissé. Mais les manifestations au Kazakhstan, exportateur net de gaz (15 milliards de m3 en 2020), pourraient avoir un impact sur la production locale et faire remonter les prix du gaz européen à court terme. Nous nous attendons à ce que la composante énergétique s’atténue à partir de mars/avril grâce à de meilleures conditions météorologiques. Cela étant dit, nous pensons que l’inflation dans la zone euro restera en moyenne inconfortablement élevée cette année. Selon nous, le risque d’une nouvelle pénurie d’énergie l’hiver prochain est élevé.

Implications géopolitiques

L’UE est déjà structurellement dépendante de la Russie pour son approvisionnement énergétique. Par exemple, elle importe actuellement près de 40 % de son gaz naturel de Russie et la situation ne peut qu’empirer. Lorsque la Norvège, deuxième fournisseur de l’UE, atteindra son pic d’extraction de gaz d’ici la fin de la décennie, cette dépendance sera encore plus prononcée. Il est peu probable que l’Algérie, troisième fournisseur, soit en mesure d’augmenter sensiblement sa production dans les années à venir. Cela laissera l’UE à la merci des stratagèmes du président russe. L’Europe restera un nain politique sur la scène mondiale et aura peu d’influence au-delà de ses frontières (par exemple en Ukraine ou au Belarus).

Implications politiques

Les citoyens européens ne seront pas ravis lorsqu’ils recevront leurs factures d’énergie gonflées dans les prochains mois. Plusieurs États membres ont déjà introduit des mesures temporaires pour atténuer les conséquences sur les consommateurs. Par exemple, la France a annoncé une indemnité d’inflation de 100 euros pour les citoyens gagnant moins de 2 000 euros par mois, tandis que l’Espagne a introduit une réduction temporaire de la TVA pour l’électricité et que d’autres pays discutent de différentes mesures à adopter. Le nouveau gouvernement de coalition allemand envisage de mettre en place une compensation pour le chauffage afin d’atténuer la pression sur les prix de l’énergie par le biais de bons d’énergie ou d’une baisse de la fiscalité. Globalement, plus de 36 millions d’Européens appartenant au quintile le plus pauvre sont les plus touchés par la pénurie d’énergie. Toutes ces mesures sont utiles à court terme, mais pas nécessairement à long terme. Si la crise énergétique perdure, comme nous le pensons, elle aura également de profondes implications politiques. Le risque que le mouvement des gilets jaunes se propage en Europe est faible. Très peu de pays européens ont une tradition protestataire comme la France. Cependant, la colère contre les prix de l’énergie et la baisse du niveau de vie pourraient alimenter le populisme, l’abstention électorale, l’extrémisme politique et une plus grande méfiance à l’égard de l’UE et de l’élite politique, entre autres. Et en fin de compte, conduire à une société plus divisée.

Selon nous, la fermeture des centrales nucléaires dans l’UE a été une grave erreur historique. En Asie et en Afrique, plus de 150 projets sont en cours de réalisation d’ici 2030. À ce stade, l’UE est perdue et les consommateurs vont payer les factures de choix politiques peu judicieux. L’inclusion du nucléaire comme investissement vert dans la taxonomie était la meilleure décision à prendre. Mais la construction de centrales nucléaires prend des années – plus de 6 ans en moyenne. Dans l’intervalle, les prix de l’énergie resteront élevés, la pollution due aux énergies fossiles augmentera et l’Europe s’appauvrira.