Femmes en télétravail, mauvais genre ? Quand la crise sanitaire renforce les inégalités entre les hommes et les femmes

Une chronique de Claire Dupont, Romina Giuliano et Cécile Godfroid, chargées de cours à l'UMons, Faculté Warocqué d’Économie et de Gestion.

Contribution externe
La crise sanitaire a particulièrement renforcé les inégalités entre les hommes et les femmes.
La crise sanitaire a particulièrement renforcé les inégalités entre les hommes et les femmes. ©Shutterstock

La crise sanitaire que nous traversons a fait émerger le télétravail comme une pratique susceptible de contenir la propagation du coronavirus mais aussi de maintenir le travail, alors que plusieurs secteurs d’activités se sont retrouvés brutalement à l’arrêt. Le télétravail a bouleversé notre façon de travailler, ainsi que la vision des entreprises sur la manière d’organiser le travail. Même si, en Belgique, le télétravail n’est désormais plus obligatoire mais fortement recommandé, il y a fort à parier qu’il continuera à marquer le fonctionnement des entreprises préoccupées par le développement d’une organisation du travail hybride.

Si la pratique du télétravail présente des facettes intéressantes, elle pose cependant question, notamment en termes d’inégalités de genre. Eurofound l’indiquait déjà en 2017, la dimension "genre" a toute son importance dans l’analyse des effets du télétravail. Or, la crise sanitaire a particulièrement renforcé les inégalités entre les hommes et les femmes placés en condition de télétravail.

Possibilité de s’isoler

Les études menées avant la crise sanitaire mettaient déjà en avant l’importance d’établir des frontières claires entre vies privée et professionnelle durant le télétravail en disposant, par exemple, d’un espace spécifiquement dédié au travail au domicile, et indiquaient que les femmes étaient pénalisées à ce sujet. Selon une enquête menée par Lambert et ses collègues (1) durant le premier confinement, si 41 % des télétravailleurs ont pu s’isoler dans une pièce dédiée au télétravail, les télétravailleuses n’ont été que 25 % dans ce cas. La plupart du temps, elles ont dû partager leur espace de travail avec d’autres membres de la famille, au risque de travailler moins efficacement et d’être plus souvent dérangées.

De plus, les membres de la famille d’une télétravailleuse sont généralement moins enclins que ceux d’un télétravailleur à comprendre que celle-ci travaille, et qu’elle ne doit donc pas être interrompue dans ses activités professionnelles pour s’occuper de tâches hors travail (tâches ménagères, garde des enfants…). Ainsi, les femmes seraient 1,5 fois plus fréquemment interrompues que les hommes lorsqu’elles télétravaillent depuis leur domicile (Boston Consulting Group, 2021).

Hors contexte sanitaire, les études avaient déjà montré qu’en télétravaillant, les femmes accordaient plus de temps aux responsabilités familiales que les hommes. Eurofound (2021) révèle que les femmes ont passé en moyenne 35 heures par semaine à s’occuper des enfants ou petits-enfants (contre 25 heures par semaine pour les hommes) et 18 heures par semaine aux tâches ménagères (contre 12 heures pour les hommes). Ces inégalités s’accroîtraient pour les mères d’enfants de moins de 12 ans.

Dans le cadre des réunions virtuelles, les femmes semblent aussi avoir plus de difficultés à faire entendre leur voix que leurs collègues masculins. Une étude menée par Catalyst aux États-Unis souligne ainsi le risque d’invisibilité du travail des femmes lié au travail à distance. 20 % des femmes interrogées ont ainsi affirmé avoir été ignorées lors de visioconférences.

Des environnements masculins

Avec la levée de l’obligation de télétravailler, on pourrait penser que ces inégalités s’estomperont. Pourtant, le World Economic Forum attire l’attention sur le fait que moins de femmes que d’hommes pourraient revenir au bureau, au risque de transformer ces bureaux en environnements majoritairement masculins ! Selon le Boston Consulting Group (2021), les femmes seraient 1,5 fois plus nombreuses que les hommes à considérer qu’un retour aux horaires d’avant-crise sera difficile, et 1,3 fois plus nombreuses à ne pas envisager du tout un tel retour. En cause notamment le poids des responsabilités familiales pesant sur les épaules des femmes et qui complexifie l’équilibre de leurs vies privée et professionnelle.

Si le télétravail est une pratique pouvant aider à la prise de responsabilités familiales, il n’encourage malheureusement pas une répartition équitable de ces responsabilités entre les pères et les mères ni la création d’environnements de travail équitables en termes de genre (Eurofound, 2021). L’Organisation internationale du Travail (OIT) invite les employeurs à promouvoir des politiques favorables à la famille, par exemple, en invitant les hommes à prendre part de façon équitable aux tâches domestiques et familiales. La réforme actuelle du marché du travail pourrait également être intéressante face à la question de la conciliation des vies privée et professionnelle des salariés. Certains chercheurs considèrent en effet que tant que l’idée que la place des hommes est au bureau et que celle des femmes est à la maison n’est pas remise en question, les inégalités de genre risquent de subsister encore longtemps…


(1) Lambert, A., Cayouette-Remblière, J., Guéraut, E., Le Roux, G., Bonvalet, C., Girard, V. et Langlois, L. - (2020) - Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de covid-19 a changé pour les Français - Population&Sociétés, 7 (579), 1-4.