L’Europe a des atouts certains dans la géopolitique mondiale de la technologie, mais comment les faire valoir ?

L'Europe a besoin d'une politique industrielle forte. Mais comment manier l'arme des interventions publiques sans effets délétères et sans fausser la saine concurrence ? Par Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie de l’Institut Montaigne, auteur de la note de l’Institut Montaigne Semi-conducteurs : le retour de la politique industrielle en Europe.

Contribution externe
L’Europe a des atouts certains dans la géopolitique mondiale de la technologie, mais comment les faire valoir ?
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La pandémie de COVID-19 et les pénuries de semi-conducteurs nous avaient déjà enseigné combien les chaînes d'approvisionnement industrielles étaient vulnérables à de brutales disruptions. L'invasion russe de l'Ukraine nous démontre que la puissance technologique de l'Europe est la condition sine qua non de notre sécurité.

Combinées, la crise sanitaire et la crise géopolitique jettent une fois encore la lumière sur les enjeux défensifs et offensifs, ou contre-offensifs, pour l’Europe. Celle-ci ne saurait être aussi vulnérable que la Russie. Siemens aurait la capacité technique d’interrompre en un rien de temps le trafic dans le métro de Moscou, et les usines d’armement russe souffrent déjà de la perte de l’accès aux composants occidentaux sous l’effet des sanctions décidées par les Européens pour riposter à la Russie.

L’Europe se doit d’accumuler des munitions technologiques pour répondre à des actes hostiles. La principale urgence est pourtant d’ordre défensif. Comment se prémunir contre le risque de pénuries provoquées qui cibleraient délibérément nos faiblesses ?

La réponse tient en deux mots : politique industrielle. On dit de cette notion qu’elle est à manier avec précaution dans une Union européenne historiquement construite sur la certitude que les mécanismes de marché permettaient une allocation optimale des ressources. L’intervention publique dans l’économie présente des risques immenses de gaspillages – la faillite de la fonderie Wuhan Hongxin en Chine est l’exemple le plus récent, dans le secteur des semi-conducteurs, d’un projet politique qui s’est heurté à la dure réalité des forces du marché.

Un exemple prometteur

Pourtant, avec le Chips Act présenté par la Commission européenne en février, et qui devrait être adopté par le Parlement et le Conseil d’ici début 2023, l’Europe se dote enfin d’un instrument cohérent de politique industrielle. C’est là une évolution bienvenue, mais comment l’utiliser au mieux, sans commettre d’erreurs préjudiciables au secteur des semi-conducteurs ?

Le Chips Act crée un régime d’exception au droit de la concurrence pour l’industrie des semi-conducteurs. Il autorise l’approbation d’aides d’État pour faciliter l’établissement d’installations dites pionnières dans l’UE, là où il y a déficit de financement et où ces installations vont au-delà de “l’état de l’art” européen existant.

Si les résultats seront le meilleur critère pour juger de l’efficacité du Chips Act, ce dispositif est prometteur. Il connaît déjà son baptême du feu : Intel a annoncé un investissement de 17 milliards d’euros pour la création d’une fonderie avancée à Magdebourg en Allemagne.

Ce projet précurseur met en lumière deux ingrédients nécessaires à la reprise de l’investissement en Europe dans la production de semi-conducteurs.

Tout d’abord, une demande d’aide d’État formulée conjointement par l’entreprise et l’État européen dans lequel elle s’installe – qui couvre les coûts très élevés sur un budget national, et que la Commission peut approuver rapidement.

Ensuite, une stratégie d’investissement qui bénéficie à d’autres États européens, en mobilisant si possible le dispositif d’aides publiques. C’est ce qui explique qu’Intel annonce dans le même temps la création d’un hub de recherche à Saclay en France ou un investissement de plus de 4 milliards d’euros en Italie pour une usine d’assemblage que le gouvernement italien pourrait financer à hauteur de 40 %.

Deux autres projets de fonderie pourraient bénéficier de ce dispositif dans les cinq prochaines années. Pour rester compétitive face aux États-Unis et aux grands d’Asie du Nord-Est – Chine, Corée, Japon, Taiwan -, l’Europe a besoin de succès industriels. Il était donc nécessaire d’ajuster les dispositifs de soutien de la Commission en orientant les budgets des États membres vers la production, et non plus seulement vers la R&D* industrielle.

Gérer la concurrence entre États

Pour l’Europe, être en mesure de gérer politiquement la compétition entre États européens désireux d’accueillir ces investissements est essentiel. L’Allemagne, du fait de ses marges budgétaires, est en effet la grande favorite. Le Chips Act apporte une réponse à ce défi, car il favorise la construction d’un réseau paneuropéen de sous-traitants et d’entreprises innovantes s’il encourage à la fois l’implantation de hubs de production, à Magdebourg et ailleurs, tout en rehaussant le niveau d’activité des autres grands centres de la nanoélectronique européenne, d’Eindhoven à Grenoble.

La deuxième grande épreuve du Chips Act portera sur sa capacité à garantir aux industries européennes un accès stable aux technologies nécessaires à leur bon fonctionnement. Il prévoit la création d’un Conseil européen des semi-conducteurs comme structure de gouvernance qui centralisera les données en matière de chaînes d’approvisionnement. L’efficacité de cette structure sera déterminante. La note de l’Institut Montaigne, Semi-conducteurs : le retour de la politique industrielle en Europe, souligne l’importance d’une fluidité de la coopération public-privé pour un accès rapide à l’information relative aux risques de rupture d’approvisionnement.

Il est également essentiel de réfléchir à un mécanisme efficace de coopération internationale. Le Conseil UE-Etats-Unis sur le commerce et la technologie (TTC) comprend un groupe de travail dédié aux semi-conducteurs. L’Europe pourrait dupliquer cette disposition du TTC avec la Corée du Sud, le Japon, Singapour et Taiwan, pour parvenir à une liste commune recensant les sources de vulnérabilités.

Dans la géopolitique mondiale de la technologie, l’Europe a des atouts certains. Pour les faire valoir, elle doit viser l’excellence dans la coordination des initiatives des différents acteurs nationaux et internationaux qui font face aux mêmes risques. Les intérêts commerciaux des entreprises et la croissance des économies nationales doivent rester au cœur de l’action européenne, mais celle-ci doit aussi se hisser au niveau des risques qui pèsent sur la sécurité internationale.


*R&D : Recherche et développement