Bye-bye "Great Moderation", bienvenue dans l’ère de la "Green Inflation"

À terme, le rôle de la transition énergétique va s’accroître, entraînant une inflation élevée et plus volatile. Une chronique signée Koen De Leus, Chief Economist chez BNP Paribas Fortis

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Bye-bye "Great Moderation", bienvenue dans l’ère de la "Green Inflation"
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Avec un bond de 8,04 % en février, l’inflation a atteint son plus haut niveau depuis mars 1983. Il est possible que la guerre en Ukraine fasse encore augmenter l’inflation au cours des prochains mois, essentiellement à cause de la hausse des prix de l’énergie. Le conflit géopolitique et d’autres problèmes, liés ou non à la crise du Covid-19, ont propulsé les prix vers le haut. Mais la transition énergétique a également joué un rôle. À moyen et long terme, ce rôle va s’accroître, entraînant une inflation structurellement élevée et plus volatile. Après 25 années de "Great Moderation", période ayant duré jusqu’en 2007, nous entrons progressivement dans l’ère de la "Green Inflation".

La période de "Great Moderation" était caractérisée par une grande stabilité économique et une inflation quasi inexistante, tandis que l’ère de la "Green Inflation" devrait être dominée par la volatilité et une inflation élevée. Toutes deux sont le résultat du changement climatique, qui porte en lui des risques à la fois physiques et liés à la transition.

Les risques physiques sont les catastrophes naturelles comme les inondations, les ouragans et les vagues de chaleur, tandis que les risques économiques sont le fait de catastrophes climatiques perturbant les récoltes et les chaînes d’approvisionnement.

Dans un récent rapport sur le climat remis à l'organisation à but non lucratif Climate Disclosure Project, Coca-Cola indique que 21 % de l'eau qu'elle utilise provient de "zones affichant un niveau de stress thermique élevé ou extrêmement élevé." Le dernier rapport sur le climat de l'IPPC (International Plant Protection Convention) met en garde contre une future "défaillance simultanée" des récoltes de céréales, qui devrait se traduire par une hausse du prix des denrées alimentaires au niveau mondial. Les pics de prix soudains de certains biens et services deviennent monnaie courante.

Transition et carburants

Les répercussions des risques liés à la transition énergétique seront plus durables. Ces 30 prochaines années, nous devrons reconstruire une économie née il y a trois siècles. La transition énergétique occupe une place centrale dans cette reconstruction et ses conséquences commencent à se faire sentir. La forte hausse de la demande d’énergie des six derniers mois s’est heurtée à une pénurie d’approvisionnement, ce qui a fait augmenter les prix du pétrole et du gaz. Certes, divers éléments non liés au climat ont également joué un rôle, mais du côté climatique, nous avons constaté une baisse de la production d’énergie hydroélectrique à cause des sécheresses et, en Europe, une réduction de la production d’électricité des parcs éoliens en 2021.

En outre, le rush de l’hiver dernier a sensiblement réduit les stocks d’énergie fossile. Les problèmes de livraison du pétrole produit dans le Golfe du Mexique dus à la tempête tropicale Ida à la fin du mois d’août furent la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il est donc clair que l’offre d’énergie renouvelable n’est pas ou du moins pas encore une alternative fiable aux carburants fossiles. Entre-temps, les groupes pétroliers ayant réduit leurs budgets d’exploration depuis 2014, les réserves de pétrole et de gaz n’augmentent plus. Le resserrement du marché des carburants fossiles devrait se poursuivre systématiquement et provoquer des pics de hausse des prix plus fréquents.

Désordre et inflation

Nous devons également nous attendre à des hausses des prix des matières premières jouant un rôle crucial dans la transition énergétique. La production d’un jeu de batteries pour une voiture électrique nécessite plus ou moins 8 kg de lithium, 35 kg de nickel, 20 kg de manganèse et 14 kg de cobalt. Le FMI s’attend à ce que la demande de ces matières premières soit multipliée par un facteur entre trois et six, alors que l’augmentation de la production minière est à la traîne. Par conséquent, le FMI n’exclut pas que certains prix augmentent de 200 %, voire de 400 %, au cours des dix prochaines années.

Cependant, l'inflation dépendra à long terme de la transition énergétique : sera-t-elle ordonnée ou chaotique ? Dans le premier scénario, les prix mondiaux du carbone augmenteront progressivement et l'inflation sera alors minimale. Aujourd'hui, nous sommes plutôt sur la voie d'une transition désordonnée. La tendance à la procrastination des décideurs politiques signifie qu'à un moment donné, le budget carbone disponible sera épuisé. L'augmentation des émissions de CO2 devrait provoquer un réchauffement de la planète de plus de 1,5 ou 2°C. Pour freiner rapidement l'utilisation de carburants fossiles, nous devrons augmenter sans tarder le prix du carbone ou introduire de nouvelles taxes carbone. Si l'on en croit la BCE, un tel scénario provoquerait une inflation beaucoup plus élevée, de l'ordre de 0,5 point de pourcentage pour les années à venir. La Banque d'Angleterre s'attend même à une hausse annuelle de l'inflation de 2 points de pourcentage d'ici 2030. Ce scénario, associé à des hausses de prix régulières, devrait nous placer au cœur de la nouvelle ère de "Green Inflation".