La guerre en Ukraine va-t-elle déclencher une crise alimentaire mondiale ?

Quelles pourraient être les conséquences de la guerre russo-ukrainienne pour les Européens dans les mois à venir ? Une chronique de Maxim Manturov, responsable du conseil en investissement chez Freedom Finance Europe.

Contribution externe
Les crises bouleversent l’équilibre mondial, impactent la bourse comme les marchés et, in fine, les consommateurs.
Les crises bouleversent l’équilibre mondial, impactent la bourse comme les marchés et, in fine, les consommateurs. ©Shutterstock

L’invasion de l’Ukraine a été immédiatement suivie d’une série de sanctions économiques à l’encontre de la Russie. Ces mesures ne connaissent toutefois pas de frontières et pèsent sur le marché de l’alimentaire mondial, provoquant un certain nombre de problèmes dans les pays européens. En effet, l’Ukraine comme la Russie sont les principaux exportateurs de céréales, mais aussi d’engrais. L’Ukraine est en outre le plus grand fournisseur d’huile végétale au monde. Quelles pourraient être les conséquences de cette guerre pour les Européens dans les mois à venir ?

Déficit alimentaire

La crise alimentaire va à nouveau soulever la question de l’autonomie de l’Europe en matière de production agricole. Des mesures visant à protéger les agriculteurs ont déjà été prises en France et en Chine. L’Italie pourrait suivre. Les pays de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) seront les plus durement touchés. En effet, ils sont des importateurs nets directs et, dans certains cas, ils pourraient souffrir de pénuries alimentaires chroniques. Dans cette éventualité, il est probable que l’ONU s’attaque au problème et tente d’identifier les pays et entreprises qui peuvent combler le déficit alimentaire.

Qu Dongyu, directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) : "La Russie est le plus grand exportateur de blé, et l'Ukraine se classe cinquième. À l'échelle mondiale, ces deux pays assurent ensemble 19 % de l'offre d'orge, 14 % de l'offre de blé et 4 % de l'offre de maïs, et réalisent plus d'un tiers des exportations mondiales de céréales. Ce sont aussi de grands fournisseurs de colza, qui représentent par ailleurs 52 % des exportations mondiales d'huile de tournesol. L'offre mondiale d'engrais est aussi extrêmement concentrée, la Russie en étant le premier producteur."

Consommation record de biocarburants

La crise actuelle est amplifiée par l’usage des biocarburants à base de matières premières alimentaires dans les carburants en Europe. Les chiffres montrent un recours accru aux huiles de palme et de soja depuis plusieurs années et, plus grave encore, la quantité de céréales dans les carburants ne cesse d’augmenter. Au total, plus d’un milliard de litres de biocarburants ont été consommés en Belgique en 2020, alors que le pays ne produit que 9 % des matières premières utilisées à cette fin. Le reste, importé, provient à 58 % de pays situés hors de l’Union Européenne.

Cette concurrence alimentaire néfaste au niveau mondial est exacerbée par la situation dramatique en Ukraine, et va mener à un probable abandon progressif de l’obligation d’incorporation des biocarburants issus de matières premières alimentaires en Belgique.

Hausse des prix des produits de base

Les actions des entreprises du secteur agricole ont été sous les feux de la rampe ces derniers mois. En raison des problèmes de chaîne d’approvisionnement, de la hausse du coût de l’énergie et des prix des carburants, et de l’augmentation de la demande mondiale dans un contexte de tensions géopolitiques, les denrées alimentaires ne cessent de renchérir. De plus, les économistes prévoient que les prix des aliments resteront élevés en 2022, ce qui accélérera l’inflation. Par exemple, l’inflation alimentaire aux États-Unis a atteint 6,7 % en janvier, le niveau le plus élevé depuis février 1990.

Selon le dernier rapport sur le revenu agricole du ministère américain de l’agriculture (USDA), le revenu agricole net augmentera de 23,9 milliards de dollars en 2022, soit une hausse de 25 % par rapport à l’année dernière (en glissement annuel). En d’autres termes, la baisse de l’offre mondiale et la forte demande de la Chine et de l’Europe ont entraîné une hausse des prix des produits de base. En outre, la croissance accrue de la demande de l’Europe, à son tour, a le potentiel de profiter au secteur agricole en augmentant les revenus.

Deuxième producteur mondial d’engrais, la Russie représente 13 % du marché mondial. En suspendant ses exportations, le pays pourrait obliger les superpuissances agricoles du monde, dépendant des engrais importés, à chercher de nouveaux fournisseurs. La reprise actuelle des prix des céréales devrait être de bon augure pour le géant de l’agriculture dans les mois à venir. Les contrats à terme sur le blé ont atteint leur niveau le plus élevé jamais enregistré début mars, tandis que les prix du maïs ont également battu tous les records.

Cette situation inédite permet déjà à certaines grandes entreprises du secteur, cotées en bourse, de gagner de la valeur – par exemple Bunge, un des leaders mondiaux dans l’achat, le stockage, le transport, la transformation et la vente de matières premières agricoles et de céréales. Ainsi, les actions des sociétés agricoles, qui ont un pouvoir de fixation des prix, sont en bonne position pour s’apprécier. Elles bénéficient des pressions inflationnistes actuelles, transférant les coûts aux clients, tandis que les tensions géopolitiques toucheront les approvisionnements alimentaires dans le monde entier.

Les crises bouleversent l'équilibre mondial, impactent la bourse comme les marchés et, in fine, les consommateurs. Dans ce contexte instable, il sera indispensable de redoubler de prudence pour s'adapter au plus vite à une nouvelle donne et trouver des opportunités de résilience.

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