Avec les cryptomonnaies, "il y a beaucoup d’argent à se faire et cela séduit les jeunes Africains"

Sur ce jeune continent de plus en plus connecté, les cryptomonnaies ont le vent en poupe. Plusieurs facteurs l’expliquent. Une chronique d'Emmanuel Sukadi A Sukadi, doctorant-assistant à la Faculté Warocqué d'Economie et de gestion (FWEG, UMons).

Contribution externe
Avec les cryptomonnaies, "il y a beaucoup d’argent à se faire et cela séduit les jeunes Africains"
©D.R.

Selon le Global Crypto Adoption Index publié par la plateforme d'analyse de données de la blockchain Chainalyis, en 2021 six pays Africains à savoir le Kenya (5e), le Nigéria (6e), le Togo (9e), l'Afrique du Sud (16e), le Ghana (17e) et la Tanzanie (19e) faisaient partie du top 20 mondial des pays à plus forte adoption de cryptomonnaies. En septembre 2021, l'équivalent de 20,7 millions de dollars américains en cryptomonnaies ont été acquis sur les plateformes LocalBitcoins et Paxful depuis l'Afrique subsaharienne, ceci positionnant la région devant l'Amérique du Nord (20,3 millions de dollars), l'Asie (13,6 millions de dollars) et l'Europe occidentale (5,7 millions de dollars) selon le site spécialisé UsefulTulips. En avril 2022, un vote historique a fait de la République Centrafricaine, État à faible revenu, le deuxième pays au monde après le Salvador à opter pour le Bitcoin comme monnaie officielle.

Un attrait pour la spéculation

Cette percée des cryptomonnaies sur ce continent où encore moins de la moitié de la population adulte a accès à des services financiers formels s'explique par plusieurs facteurs. Avant tout, un attrait grandissant pour le monde de la spéculation jusqu'ici difficile d'accès sur le continent. "Nous n'avions pas notre place à la table du monde de la finance mais avec les cryptos, tout le monde mange à même le sol. Il y a beaucoup d'argent à se faire et cela séduit les jeunes Africains", me confiait un entrepreneur Éthiopien actif dans le crypto-marketing. La multiplication des outils d'échange de cryptomonnaies sur le continent témoigne de cet engouement. Des plateformes bien établies telles que la Chinoise Binance ou la Londonienne Luno ont à présent des bureaux en Afrique. Par ailleurs, plusieurs plateformes africaines (Valr en Afrique du Sud, NairaEx au Nigéria ou BitPesa au Kenya, par exemple) ont vu le jour ces dernières années.

Cette multiplication des moyens d'échange de cryptomonnaies de particulier à particulier constitue un autre facteur déterminant de l'adoption de ces monnaies sur le continent. En effet, ces plateformes offrent une alternative moins onéreuse aux solutions traditionnelles de transfert d'argent entre particuliers à l'international. Selon la Banque Mondiale, les envois de fonds des travailleurs résidents dans des pays d'Afrique subsaharienne vers des pays étrangers ont atteint près de 7,7 milliards de dollars en 2019, tandis que les fonds reçus de travailleurs vivant à l'étranger s'élevaient à près de 50 milliards de dollars. Ces transferts sont principalement opérés via des entreprises telles que Western Union, MoneyGram ou Ria, dont les frais varient selon plusieurs paramètres tels que le pays d'envoi ou de destination, le moyen de paiement (cash ou virement bancaire) ou la vitesse de mise à disposition des fonds. Selon le magazine Jeune Afrique, ces frais, parfois confiscatoires, peuvent atteindre jusqu'à 20 % du montant transféré. Avec des coûts de transaction relativement faibles (inférieurs à 1 % sur Binance, par exemple), les plateformes d'échange de cryptomonnaies se positionnent donc comme de sérieuses concurrentes face aux solutions classiques de transferts internationaux.

Enfin, les cryptomonnaies, parfois plus faciles d’accès que le dollar américain, en particulier pour les ménages ne disposant pas de comptes bancaires mais possédant un smartphone et une connexion internet, peuvent jouer un rôle de valeur refuge afin de protéger l’épargne contre l’inflation à deux chiffres sévissant dans certains pays du continent.

Réactions variées

Face à cette percée des cryptomonnaies en Afrique, les États semblent pour l’heure avancer en rangs dispersés. Les réactions vont de leur interdiction totale, mais inefficace, au Maroc, en Égypte et en Algérie, à l’officialisation en Centrafrique, en passant par un éventail de nuances de zones grises.

Du côté des acteurs de la finance et du secteur bancaire, c'est l'attentisme qui semble régner. "C'est une industrie parallèle gérée par des structures non bancaires et nous ne pouvons pas opérer sur leur terrain. De facto, nous ne les intégrons pas dans nos plans", me révélait un responsable de la banque panafricaine EcoBank que j'interrogeais sur la question.

Si l’avènement des cryptomonnaies est annonciateur de grands changements dans nos habitudes de détention de monnaie, de transactions financières, d’épargne, et plus globalement dans notre rapport à l’argent, l’adoption de plus en plus rapide de ces monnaies en Afrique mène à penser que, plus qu’ailleurs, ce changement de paradigme rebattra les cartes monétaires sur ce jeune continent. Il est donc crucial que cette inéluctable transition soit accompagnée de mesures de régulation et de protection des crypto-enthousiastes Africains.