Climat : les "Big Tech" doivent faire plus

Les Google, Apple, Facebook & Cie ont les moyens d’accélérer l’innovation mondiale pour le climat. Une chronique de Jean-François Sebastian, directeur général de SAS France.

La Libre Belgique
L'innovation technologique est indissociable de la lutte contre le dérèglement climatique.
L'innovation technologique est indissociable de la lutte contre le dérèglement climatique. ©Shutterstock

En avril, le Giec présentait son dernier rapport, point d’orgue d’une trilogie alarmante. Le New York Times résumait d’ailleurs très bien la situation en parlant de "réquisitoire accablant contre l’échec du leadership climatique." Rien que ça. Ce rapport confirme effectivement les craintes de nombreux citoyens : le changement climatique augmente si rapidement qu’il pourrait bientôt créer des dommages irréversibles. Avis aux derniers sceptiques : le changement climatique n’est plus une vérité qui dérange mais un danger immédiat.

À tel point que les géants de la tech se mobilisent. Lors de la dernière Cop, Apple a affirmé avoir converti 175 de ses fournisseurs aux énergies renouvelables. Google s’est engagé à passer aux 100 % énergies renouvelables d’ici 2030. Et Microsoft a fait part de sa volonté de devenir "négatif en carbone" à l’horizon 2030 également.

Engagements limités

Si ces engagements chiffrés et datés sont à saluer, ils présentent malgré tout une limite en termes de projection. La plupart d’entre eux sont… autocentrés. C’est-à-dire : qu’ils rendent davantage compte de la volonté des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) à tendre vers l’exemplarité plutôt que de mener un combat structurel contre le dérèglement climatique. La différence est ténue, certes. Mais elle est réelle. Pour faire simple, la tech préfère (à tort) être le bon élève plutôt que le fer de lance.

Innovation technologique et climat

Évidemment, les géants de la tech ne sont pas ceux qui polluent le plus. En 2019, The Guardian publiait une vaste enquête révélant le nom des 20 entreprises à l'origine de 35 % des émissions mondiales depuis 1965. Un classement monolithique composé uniquement d'entreprises de l'énergie. Parmi ces supermajors, seules trois viennent d'enclencher bon gré, mal gré un début de verdissement. Bref, les géants noirs ne sont pas encore prêts à devenir des géants verts… Alors pourquoi être plus exigeant avec les Big Tech ?

Tout simplement parce que l’innovation technologique est indissociable de la lutte contre le dérèglement climatique. Selon une étude présentée lors de la dernière Cop, l’innovation serait le seul moyen de ramener les émissions de gaz à effet de serre d’environ 51 milliards de tonnes par an à zéro, d’ici 2050. Sans surprise, on observe d’ailleurs une multiplication du nombre de start-up s’engageant dans la lutte contre le dérèglement climatique. Mais contrairement aux pionniers de la Silicon Valley, qui se satisfaisaient de peu d’infrastructures pour écrire des lignes de codes, ces startuppers sont soumis à des enjeux complexes.

Par exemple, lorsqu’une start-up parvient à produire de l’hydrogène vert en laboratoire, elle doit rapidement démontrer son efficacité à grande échelle. Pour cela, l’entreprise va construire une usine de production ; développer une couche logicielle afin de prédire le vent et donc la production ; trouver un système d’acheminement optimal ; ou mettre en place une production à flux tendu si le site n’a pas l’autorisation de stocker de nombreux conteneurs pour des questions de sécurité…

Ce type de projets est extrêmement complexe, risqué et nécessite de nombreux investissements. Investissements qui proviennent principalement des états et des ONG. Selon l’OCDE, ces deux entités sont d’ailleurs à l’origine de plus de la moitié de l’investissement mondial en faveur du climat - 321 milliards sur 632 milliards de dollars. Quant aux locomotives de la tech, leur contribution reste discrète, se diluant dans le faible investissement des entreprises privées (environ 124 milliards).

Par la technologie ou l’argent

Pourtant, les Big Tech ont les moyens d'accélérer l'innovation mondiale pour le climat. Par la technologie ou l'argent. Rappelons qu'au 1er janvier 2022, les capitalisations boursières cumulées d'Apple, Amazon, Google, Facebook, Microsoft et Tesla culminaient à 11 125 milliards de dollars. Soit l'équivalent de 55 % du Nasdaq 100. Leurs dépenses en R&D, en 2020, ont culminé à 127 milliards d'euros. Et leurs fonds d'investissement disposent de ressources quasi illimitées ; il y a deux ans, Microsoft investissait un milliard de dollars dans une jeune pousse de l'intelligence artificielle.

Attendre davantage de la part des Big Tech, c'est également les prendre au mot. Dans une lettre ouverte publiée début mars, Tim Cook réaffirmait sa conviction : la technologie peut "changer le monde". En 2022, il est inenvisageable de prétendre "changer le monde" sans répondre à l'enjeu majeur de notre temps.