Les marchés sortent de leur ivresse monétaire

L'inflation persistante oriente les banques centrales vers un resserrement monétaire. Une chronique signée Marc Danneels, Chief Investment Officer chez Beobank.

Contribution externe
La tâche première des banques centrales – à savoir maintenir la stabilité des prix – est aujourd'hui particulièrement d'actualité.
La tâche première des banques centrales – à savoir maintenir la stabilité des prix – est aujourd'hui particulièrement d'actualité. ©Shutterstock

Après la crise financière mondiale, qui a commencé en 2008, nous avons principalement vécu un long marché de "bull" durant lequel les marchés financiers ont pratiquement semblé immunisés contre tout message économique décevant. Même lors d'événements inattendus avec un énorme impact social et économique, comme la crise Covid-19 à partir de début 2020, les marchés se sont en effet toujours rétablis très rapidement.

Après la crise financière, les banques centrales ont mené une politique monétaire extrêmement accommodante où la faiblesse des taux directeurs et les programmes d'achat d'obligations ont permis aux marchés de bénéficier d'un flux sans précédent de liquidités et de conditions de financement particulièrement favorables. Seulement, cela a aussi créé l'attente d'un filet de sécurité artificiel. Peu importent les nouvelles ou les perspectives, les banques centrales allaient intervenir. Par la suite, les marchés ont pu poursuivre leur course haussière sans être perturbés et les valorisations des actifs à risque, tant au niveau des actions que des obligations, ont pu continuer à augmenter.

Lutter contre l'inflation...

Il était toutefois évident que cette situation ne pouvait pas durer éternellement. Et durant le premier semestre, les marchés sont donc sortis de cette ivresse monétaire, la conjonction d'un certain nombre de facteurs plaçant les banques centrales dans une sorte de "catch 22" (situation paradoxale à laquelle on ne peut échapper en raison de règles ou de limitations contradictoires), avec par conséquent l'obligation de s'orienter vers un resserrement monétaire. Les banques centrales ont longtemps tenté de se rassurer et de rassurer les marchés financiers en affirmant que l'augmentation rapide de l'inflation consécutive à la reprise des économies post-novatrices n'était que transitoire. Mais entre-temps, l'inflation s'est avérée plus structurelle et tenace que prévu (ou espéré).

La tâche première des banques centrales – à savoir maintenir la stabilité des prix – est aujourd'hui particulièrement d'actualité. Le niveau actuel de l'inflation et les perspectives obligent donc les banques centrales à combattre les hausses de prix et la dépréciation monétaire par un resserrement monétaire (politique consistant à réduire la masse monétaire dans la société) et des hausses des taux. Pareille situation survient en général en cas de surchauffe de l'économie : les prix et les salaires commencent à s'envoler alors en raison de la pénurie croissante de matières premières et de main-d'œuvre. Des taux d'intérêt plus élevés refroidissent l'inflation, ce qui ralentit alors la hausse des prix. Cette thèse des "marchés en fin de cycle" est également valable aujourd'hui, encore plus aux États-Unis qu'en Europe, qui est légèrement en retard dans le cycle économique.

...sans nuire à la croissance économique

Mais ce qui rend la situation actuelle si particulière, c'est qu'elle s'accompagne d'un contexte géopolitique qui freine déjà largement la croissance économique tout en alimentant davantage l'inflation. La guerre qui s'éternise en Ukraine pèse par exemple sur la croissance économique, en particulier en Europe, et les obstacles à l'exportation pour l'énergie et les denrées alimentaires augmentent encore l'inflation. Mais il ne faudrait pas non plus sous-estimer l'impact des problèmes persistants au niveau des chaînes de production et de transport, de même que l'impact des nouveaux confinements en Chine, moteur de l'économie mondiale.

Un scénario qui place aujourd'hui les banques centrales face à un défi majeur dans leur stratégie monétaire, à savoir qu'elles doivent lutter contre l'inflation sans nuire davantage à la croissance économique. Or, il existe peu d'autres solutions que le resserrement monétaire, surtout dans la zone euro où l'arsenal d'outils monétaires a été entièrement utilisé. Si, à un moment donné, les banques centrales devaient réellement avoir besoin de ranimer l'économie (scénario de récession), elles n'auraient alors guère d'autre choix que d'opter pour un resserrement monétaire et la reconstitution d'une marge de manœuvre permettant de réduire plus tard les taux ou d'injecter des liquidités.

Ce scénario mettrait également les marchés financiers et les investisseurs à l'épreuve : dans un contexte macroéconomique difficile (inflation et ralentissement de la croissance), avec des tensions géopolitiques, il est en effet clair que l'ère du soutien continu et de l'argent bon marché est vraiment terminée. Et c'est exactement ce que nous avons vu au cours des six premiers mois de l'année avec un important "repricing" ou une correction de trajectoire des marchés d’actions et d’obligations, et un sentiment d'aversion pour le risque par manque de visibilité. Les marchés sortent de leur ivresse monétaire et reviennent sensiblement à la réalité économique.