Stocker le gaz pour l'hiver pour éviter la pénurie, pas sûr qu’on y arrive…

Le prix élevé du gaz cet été pourrait pénaliser la logique de stockage avant l'hiver. Une chronique de Charles Cuvelliez et Patrick Claessens, Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB.

Contribution externe
Stocker le gaz pour l'hiver pour éviter la pénurie, pas sûr qu’on y arrive…
©AFP

On nous rassure et on nous explique que les réserves de gaz se reconstituent pour l’hiver mais rien n’est sûr.

Cinq États membres de l’UE seulement cumulent à eux seuls les trois quarts des capacités de stockage de gaz. Un tiers des (petits) États membres n’en possèdent pas. Certaines capacités de stockage appartiennent même à Gazprom qui ne les avait remplis, comme par hasard, qu’à 25 % à l’aune de l’hiver 2021-2022. La commission européenne a en urgence revu une régulation pour imposer un taux de remplissage de 80 % des réserves de gaz en 2022 et 90 % en 2023 mais que faire si quelques États seulement peuvent se le permettre ? Le stockage du gaz est du ressort des Etats membres au titre de leur mix énergétique, une compétence nationale. L’Europe ne peut réguler qu’à la marge (absence de discrimination, transparence,…).

Le paradoxe du stockage

Ce n’est pas tout : avec des prix du gaz plus élevés maintenant (en été !) que durant l’hiver dernier, il n’y a pas d’incitant à stocker. Ce contexte géopolitique s’ajoute au paradoxe du stockage, un phénomène saisonnier : des stocks bas à la fin de l’hiver provoquent une demande de gaz accrue à la belle saison pour remplir les réserves, ce qui rend le marché haussier, même en été. La différence de prix hiver-été est faible : le bénéfice espéré pour le stockage (revendre plus cher en hiver) s’évanouit. Le stockage, crucial pour l’hiver qui vient et essentiel pour la transition énergétique, devient non rentable. Des sites ferment !

À côté de leurs capacités de stockage inégales, les États membres ne sont pas à la même enseigne pour l’hiver qui vient : leur dépendance à la Russie, leur position géographique qui réduit ou agrandit l’écart de température entre hiver en été (et donc la demande en gaz en hiver), l’accès (ou non) au GNL.Tout ceci plaide vraiment pour un objectif de remplissage variable par pays.

Pour cela, on doit tenir compte des besoins réels dans chaque pays, en excluant la consommation interruptible ou diminuable (c’est aussi l’objectif de la consultation lancée par le SPF Économie, à l’attention de 1000 entreprises ayant une forte consommation de gaz, voir la Libre du 27 juin) et les clients qui ont une alternative tout en préservant la fourniture de gaz aux services essentiels et aux clients protégés. Au niveau national, au lieu d’objectifs de stockage, on peut songer à des obligations de réserver des capacités de stockage, pas forcément de les remplir, pour pouvoir s’adapter à la situation de chaque marché, à ses contraintes et au risque financier d’acheter du gaz (trop tôt ou trop tard), juste pour le stocker. Ou alors, prévoir de simples obligations de remplissage par capacité réservée.

Un objectif de remplissage pour une date donnée, c’est court en période de fortes tensions sur l’offre : l’Europe propose un objectif additionnel de “trajectoire de remplissage” des capacités de stockage. Mais, l’imposer ôte tout incitant à stocker le gaz spontanément. Plus il y a de contraintes, plus on gomme les opportunités d’optimiser les injections et les soutirages de gaz basés sur des signaux de marchés. Rien n’est donc acquis pour l’hiver 2022-2023.

Solidarité

La solidarité entre États membres sera une autre paire de manches : si le principe de stockage dans un États membres pour l’État qui n’a pas cette capacité est bien prévu, bien peu de choses sont organisées pour partager la charge financière et industrielle liée à ce stockage. Il y a un objectif de prévoir 15 % de capacité de stockage pour les États membres voisins qui n’en ont pas mais, là aussi, pense le CEER et l’ACER, qui regroupent les régulateurs en Europe, c’est trop rigide. Ces derniers mettent en avant l’idée d’une capacité de stockage stratégique régional réparti sur plusieurs pays. Avec un objectif différent de stockage par États membres, c’est une opportunité pour les opérateurs présents dans le pays de structurer les échanges à la frontière et d’avoir plus de flexibilité par rapport à un objectif rigide. Il faudra aussi garantir à l’État membre démuni un accès à son gaz stocké dans l’État voisin même si celui-ci décrète l’état de crise.

Le CEER et l’ACER s’opposent que seul l’opérateur de transport (ce serait Fluxys chez nous), soit en charge d’acheter et gérer les capacités de stockage stratégiques. Il y a d’autres acteurs possibles et ce pour plus de diversité : les opérateurs de stockage eux-mêmes, les fournisseurs de dernier ressort, ceux chargés de l’équilibrage. Chacun aura des motivations différentes à stocker, c’est autant de concurrence. Les capacités de stockage pourraient être réservées par des entreprises en vertu d’une obligation fixée par un État membre voisin sans stockage dans lequel elles opèrent. C’est mieux, en effet, de couvrir de complexes opérations transfrontalières par des contrats plutôt que par des tractations entre autorités. L’ACER a raison.

Enfin, comme pour tout stock, le stockage de gaz impose d’avoir de solides capacités financières surtout si aucune flexibilité n’est donnée pour stocker ou déstocker le gaz au meilleur moment. Ce serait le comble si un opérateur qui aurait stocké de quoi sauver son pays tombe en faillite. C’est pourtant bien ce qui se passe en Allemagne : Uniper, le principal fournisseur de gaz, a demandé le sauvetage de l’État et puise désormais dans les réserves de l’hiver pour honorer ses contrats : il n’a quasi plus de trésorerie pour acheter sur les marchés le gaz qui lui manque.

L’objectif est là à portée de main : des achats groupés de stockage, la solidarité et la mise en commun des ressources, comme pour les vaccins. Si l’Europe nous fait passer l’hiver sans pénurie, elle aura marqué des points mais rien n’est gagné.

-> Pour en savoir plus : ACER and CEER views on the proposal for a regulation amending Regulations (EU) 2017/1938 and (EC) n°715/2009 relating to the access to gas storage facilities.

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