Vers une crise de l'énergie paralysante en Europe

Une chronique de Koen De Leus, Chief Economist chez BNP Paribas Fortis.

Contribution externe
La Commission européenne a demandé aux Etats membres de réduire de 15% leur consommation de gaz au cours des prochains trimestres.
La Commission européenne a demandé aux Etats membres de réduire de 15% leur consommation de gaz au cours des prochains trimestres. ©BELGA

Aujourd'hui, l'Europe est prise au pièged'un autre dictateur, Vladimir Poutine. Au cours des dernières décennies, les pays d'Europe centrale et orientale, mais surtout l'Allemagne, ont enfoncé leur tête de plus en plus profondément dans la gueule de l'ours gazier russe. Pour nous en libérer, nous devons absolument mettre fin à notre dépendance envers le gaz russe avant les mois d'hiver.

L'Europe importe encore 15 % de ses besoins en gaz de Russie, contre 40 % avant l'invasion de l'Ukraine. La Russie a déjà réduit ses livraisons de 60 %. Cette baisse a été compensée par des sources alternatives. Les importations de GNL ont beaucoup augmenté, en particulier en provenance des Etats-Unis, et les importations par gazoduc de gaz de pays comme la Norvège ou l'Azerbaïdjan n'ont jamais été aussi élevées. Mais toutes les sources d'approvisionnement possibles sont aujourd'hui mises à contribution et il n'existe à l'heure actuelle aucune alternative immédiatement utilisable pour les 15 % non encore comblés.

La réduction des livraisons de gaz a-t-elle fait souffrir la Russie ? Pas le moins du monde, car la baisse des volumes exportés a été entièrement compensée par la hausse des prix. Et la Russie garde l'arme du gaz pour infliger davantage de douleur. Cette semaine, elle a encore réduit de moitié l'approvisionnement de l'Allemagne, à 20 %. A chaque instant, elle peut fermer entièrement les vannes, ce qui provoquerait un tsunami économique et pourrait faire voler en éclats l'unité européenne.

Impact économique

Le FMI a calculé l’impact économique de cette crise sur la base de différents scénarios. Le scénario le plus "brutal" se base sur une pénurie effective de gaz qui toucherait surtout les pays fortement dépendants du gaz russe et qui souffrent de goulots d’étranglement limitant ou rendant impossible l’importation de gaz des autres pays européens. Quel impact ces pénuries pourraient-elles avoir sur la demande ? La Hongrie, la République Tchèque, la Slovaquie, mais aussi l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche se trouvent dans une situation délicate. Pour l’ensemble de l’Europe, cette pénurie représente 36 milliards de mètres cubes de gaz et exige que l’on réduise notre consommation de 7 %. Pour l’UE, le FMI a conclu à une contraction de 1,8 % de l’économie (par comparaison à une situation sans pénurie et des prix du gaz au niveau de ceux de 2021). Pour l’Allemagne et l’Italie, le choc serait de respectivement 2 et 3,7 %. Si les gouvernements souhaitent protéger à tout prix les ménages et décident de faire peser la totalité de l’ajustement sur l’industrie, la baisse d’activité pourrait même atteindre 2,7 %.

Vers une crise de l'énergie paralysante en Europe
©D.R.

Dans un deuxième scénario, le FMI part de l'hypothèse d'un marché du GNL entièrement intégré au niveau mondial et, dans un scénario alternatif, seul le marché européen du GNL est intégré. Le choc d'importation se traduit par un doublement des prix du gaz par comparaison avec le premier trimestre 2022. Dans le premier scénario, la demande mondiale de gaz diminue à cause de la hausse du prix. Une plus grande quantité de GNL est alors disponible pour la riche Europe, mais à des prix plus élevés. Cela permettra de limiter les dommages économiques à -0,5 %, mais déplacera une partie de la facture vers les pays non européens.

Dans le deuxième scénario, le marché européen du gaz est totalement coupé du marché mondial du GNL. Il n'y a aucune modification de la demande de la part du reste du monde et aucun "rerouting" de GNL, surtout de l'Asie vers l'Europe. Dans ce cas, le recul économique passerait à 1,4 %. Il faut souligner que dans les deux scénarios, la solidarité entre les pays est importante par comparaison au scénario "brutal". Ici, l'impact n'est pas très différent d'un pays à l'autre. A titre d'exemple : en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie, l'économie devrait se contracter dans le dernier scénario de respectivement 1,6 %, 1,9 %, 1,3 % et 1,8 %.

Mesures

La principale conclusion des analyses du FMI est que l’Europe doit prendre des mesures d’urgence pour réduire à zéro sa dépendance envers le gaz russe. Idem du côté de la Commission européenne qui a demandé aux Etats membres de réduire de 15 % leur consommation de gaz au cours des prochains trimestres. Le fait que les vannes russes soient ou non fermées n’y changera rien. Nous vivons aujourd’hui avec le couteau russe sur la gorge, sans aucune marge de négociation. Quelles mesures les gouvernements européens doivent-ils prendre d’urgence?

1. Les goulots d’étranglement au niveau des gazoducs européens doivent être résolus. Cela augmenterait la capacité d’importation et améliorerait le transport du gaz provenant de différentes sources. Les réserves de gaz pourraient ainsi être reconstituées à leur maximum afin de limiter les dégâts en cas de fermeture des vannes russes. En Europe, 35 % de la capacité d’importation de GNL se situent en Espagne. Mais l’Espagne ne peut acheminer que 10 % de ce gaz vers la France qui, en raison de goulots d’étranglement locaux, ne peut transporter que des quantités limitées de gaz vers les pays voisins. En France, on ajoute un produit chimique au gaz afin de lui donner une odeur. Cela permet de détecter plus facilement les fuites, mais rend le gaz inutilisable, entre autres pour l’industrie allemande.

2. Il est indispensable que les pays européens se montrent solidaires. Il est également nécessaire d’inscrire des accords concrets dans les législations nationales afin que l’Union Européenne ne se déchire pas.

3. Les gouvernements doivent sans tarder lancer des campagnes de communication pour demander aux citoyens de réduire leur consommation énergétique. A cause des subsides dont les citoyens bénéficient dans de nombreux pays, peu d’entre eux perçoivent l’urgence de ces mesures. Les citoyens vulnérables doivent être aidés mais ces aides doivent être plus ciblées. Des ajustements sont nécessaires et les gouvernements doivent avoir le courage d’informer correctement leur population. Ces campagnes de communication doivent également porter sur la nécessité d’accélérer la transition énergétique. Les réactions au plan annoncé par la Commission européenne ont déjà montré clairement que de nombreux gouvernements - y compris le nôtre - ne sont pas prêts pour cela.

4. Les gouvernements doivent s’asseoir autour de la table et examiner les mesures à prendre individuellement pour réduire notre dépendance envers le gaz. Les sources d’énergie alternatives doivent être utilisées lorsque c’est possible, du moins temporairement. L’extraction de gaz à Groningen (Pays-Bas) – via le "fracking" – est controversée, ainsi que le prolongement de centrales nucléaires en Allemagne et en Belgique. Mais lorsque des alternatives sont possibles, elles doivent être utilisées, ne fût-ce que provisoirement.

Avec l’initiative REPower, l’Union Européenne a déjà pris les devants pour bon nombre de ces points. Mais la balle est dans le camp des gouvernements nationaux pour leur mise en œuvre. Si rien n’est fait, Poutine tirera les ficelles… autour de notre cou.