Les fournisseurs d'énergie, les laissés pour compte de la crise

Ils devaient être le fer de lance de la libéralisation du secteur. Ils sont les victimes expiatoires de la libéralisation du secteur. Une chronique de Charles Cuvelliez et Patrick Claessens, de l'Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB.

Contribution externe
Les fournisseurs d'énergie, les laissés pour compte de la crise
©Shutterstock

Les fournisseurs d’énergie boivent le bouillon. Ils devaient être le fer de lance de la libéralisation du secteur. Ils sont les victimes expiatoires de la libéralisation du secteur. Leur cœur de métier, quoiqu’on en dise, est jusqu’à présent financier : collecter les paiements de leurs clients (dans la mesure où ils paient) et les transférer vers les producteurs d’électricité. Pourtant, il est impossible pour un consommateur de savoir de quel producteur vient l’électricité qu’il consomme. Tout se passe comme si la production arrivait dans un pot commun dans lequel le consommateur puise.

Contrairement aux autres industries, il n’y a pas de manutention des biens produits (les électrons) pour les livrer vers celui qui l’a acheté. C’est tout le malheur de cette industrie. Le fournisseur d’énergie est coincé entre son client et le producteur : gare si les flux de paiements de l’un et de l’autre ne sont pas alignés et synchronisés ! Les contrats au détail offrent une diversité sans mesure : selon le pays, les montants sont dus avant ou après avoir consommé l’énergie, les fréquences de paiements peuvent différer et évidemment, la volatilité du prix de l’énergie n’est pas en reste. A un extrême, on aura des prix au détail qui se calquent sur les prix de gros, y compris les prix spots au jour le jour, parfois quart d’heure par quart d’heure.

A l’autre extrême, le contrat proposera un prix fixe pour le client. Lorsque les marchés de gros sont volatils, il y a quelqu’un qui doit prendre sur lui le risque de liquidité. Si cela vous rappelle le métier des intermédiaires financiers, ce n’est pas par hasard. Le CERRE, le centre sur la régulation en Europe, le met bien en évidence dans sa dernière étude (1).

La recette télécom

Les rendements d’échelle croissants n’améliorent en rien le quotidien des "petits" fournisseurs d’énergie : la plupart de leurs coûts sont fixes car il s’agit de coûts administratifs, de systèmes informatiques et de marketing, explique le CERRE. Ils restent modestes. Les fournisseurs d’énergie font penser aux revendeurs des premiers temps de la libéralisation des télécoms. Cela leur avait réussi car une minute d’appel ou un MB de données sont auto-produits par le consommateur lui-même. Il n’en est rien pour un électron qu’un producteur doit générer et dont dépend le fournisseur d’énergie.

A part ce rôle d’intermédiaire financier, que peut offrir un fournisseur d’énergie ? Offrir des services ou des appareils pour optimiser sa consommation d’électricité, conseiller sur l’isolation de sa maison, vendre d’autres services, par exemple télécoms ? Il y a un service à valeur ajoutée que proposent certains fournisseurs depuis longtemps : l’électricité verte. Avec une certaine traçabilité, on peut au moins garantir que les flux de paiement aillent vers des producteurs verts qui auront effectivement injecté une telle énergie dans le réseau. Las, certains clients qui ont souscrit à une électricité verte à 100 % paient aujourd’hui cette dernière au prix du gaz….

En 2020, le poids de la composante énergie dans la facture ne comptait que pour 31 % de la facture totale, le reste était incompressible : coût de transport, taxes, avec de surcroit une forte variabilité entre pays (14 % pour le Danemark, 75 % pour la Hongrie). Les fournisseurs d’énergie, même en luttant férocement sur le prix, ne pouvaient pas faire la différence. Avec le choc énergétique, le constat n’est plus vrai mais les fournisseurs n’ont pas plus de marge de manœuvre : leurs prix d’achat en gros a bondi comme les prix au détail !

Comment en est-on arrivé là ?

La régulation a voulu mettre en avant le libre choix de son fournisseur, la transparence et la protection du consommateur (information à fournir au client, droit à changer de fournisseur, accès à des outils de comparaison, accès garanti au fournisseur de dernier ressort en cas de faux bond de son fournisseur). La régulation prévoit aussi une intervention possible sur les prix au détail.

Tant que le marché de l’énergie est stable, on pouvait ne pas trop s’occuper du fournisseur d’énergie. Tous les jours, depuis la crise, les fournisseurs font le grand écart entre les producteurs, les marchés de gros et leurs clients, à qui ils tentent de transférer le risque qui se matérialise. Les consommateurs sont mal préparés : doit-on exiger d’eux de se couvrir contre des variations de prix avec des produits financiers complexes, comme le relève le CERRE ? On a laissé entrer tous les fournisseurs d’énergie avec comme seule finalité la concurrence, soit la perte en part de marché du fournisseur-producteur intégré. Si on avait pris le même soin de filtrer les fournisseurs d’énergie capables d’assumer un métier d’intermédiaire financier, qui réussiraient, comme les banques, des stress test, qui démontreraient leur capacité à couvrir leurs risques, leurs positions court terme (ses achats sur le marché) et long terme (ses clients), on n’en serait pas là. Résultat : aujourd’hui, les autorités doivent prendre des mesures, nécessaires, pour protéger le consommateur à qui petit à petit tout le risque est transféré.

Ces mesures, indispensables, ont toutes des effets collatéraux : la Norvège est un marché qui a habitué ses citoyens à des fluctuations de prix de l’électricité en fonction de la disponibilité de la ressource hydroélectrique, mais quand cela va dans le mauvais sens, l’Etat intervient et peut même le prévoir car l’hydroélectricité est une source d’énergie renouvelable pilotable qu’on peut commander (via un lâcher d’eau). La France vient de nationaliser EDF, lequel pratique des prix de vente décorrélés des coûts de production, forme de garantie d’état au bénéfice du pouvoir d’achat des consommateurs ? Quand un fournisseur fait défaut en Angleterre, les coûts sont supportés par tous les consommateurs. Un rabais sans quota pour tous, lui, profitera finalement aux gros consommateurs, qui pouvaient encaisser la hausse. Il faut revenir aux fondamentaux : comme l’eau, l’électricité ou le gaz sont indispensables pour vivre décemment jusqu’à un certain niveau (de consommation). Au-delà, sans être un luxe, consommer plus devient un choix. La facture d’eau en tient compte avec les premiers m³ facturés à un prix abordable sauf que cette tarification progressive chagrinera les partisans de la libéralisation de l’énergie. Ce n’est pas la panacée non plus : celui qui vit dans la précarité, qui doit louer une passoire thermique dépassera allégrement le niveau de consommation prévu pour vivre décemment.

(1) Pour en savoir plus : RETAIL ENERGY MARKETS UNDER STRESS LESSONS LEARNT FOR THE FUTURE OF MARKET DESIGN, CERRE, juillet 2022