Pourquoi les prix de gros de l’électricité en Espagne et au Portugal sont trois fois moins élevés qu’ailleurs

Une chronique de Charles Cuvelliez, Patrick Claessens et Pierre Henneaux, Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB.

Contribution externe
Pourquoi les prix de gros de l’électricité en Espagne et au Portugal sont trois fois moins élevés qu’ailleurs
©JC Guillaume

Le découplage entre les marchés de l’électricité ibérique et le reste de l’Europe réclamé par l’Espagne et le Portugal et accepté par la Commission européenne est en train de remplir ses promesses : les prix du MWh sur les marchés de gros y sont aujourd’hui trois fois inférieurs. Ceci plaiderait-il pour une désintégration du marché unique de l’électricité, de revenir à des marchés nationaux au sein desquels ceux qui ne reposeraient pas sur le gaz récolteraient les fruits de ce retour en arrière ? Pas si vite…

Ce mécanisme a un coût : les subsides accordés, par les gouvernements de deux pays, au gaz utilisé pour faire tourner les centrales électriques même s’ils n’en paient pas la totalité. Le plan garantit que les producteurs d’électricité achètent leur gaz à 40 euros le MWh à partir de juillet, puis graduellement plus (+5 euros par MWh par mois) pour atteindre 70 euros le MWh fin 2022.

Le subside mis en place profite quasi exclusivement à la péninsule ibérique. Ce découplage de fait est rendu possible par la faible interconnexion entre la péninsule ibérique et le reste du continent, sinon toute l’Europe s’approvisionnerait chez les Espagnols et les Portugais. Le subside n’est pas, de surcroît, totalement financé par les Etats espagnols et portugais. Les acheteurs sur le marché de gros d’électricité espagnole ou portugaise bon marché devront aussi restituer une partie de leurs gains. Il sera aussi en partie supporté par l’augmentation du flux d’électricité entre l’Espagne et la France au point de créer un revenu de congestion pour laquelle le gestionnaire de réseau est rémunéré. Ce flux financier artificiellement gonflé devra être ristourné aux Etats. Ce mécanisme donne l’impression de reprendre d’une main ce que l’autre main a donné mais il permet surtout de limiter le montant de l’aide d’Etat tout en s’efforçant de demeurer efficace. Et nous constatons que cela fonctionne : depuis lors, le prix du MWh ibérique s’établit à un niveau très largement inférieur à celui du reste de l’Europe et tout le monde y gagne (en Espagne et au Portugal du moins) en apparence.

Aide d’Etat

La Commission a accepté cette entorse aux lois du marché et cette aide d’Etat car les prix du gaz affectent fortement les prix de l’électricité qui en retour ont des conséquences économiques fortes en Espagne et au Portugal (comme partout ailleurs). Ce sont des mesures de sauvegarde. Dans sa décision, la Commission met en avant l’isolement de l’Espagne et du Portugal : impossible pour les autres pays de s’abreuver indirectement au gaz ibérique subsidié. Ceci signifie donc qu’une telle mesure est inapplicable dans les pays fortement interconnectés comme la Belgique et encore la France. Car l’unité marginale française est le plus souvent une centrale nucléaire ou hydraulique, au coût de production très faible : la France, si elle pouvait s’isoler du reste de l’Europe et obtenait un accord similaire de la Commission, y gagnerait sans doute mais ne pourrait plus exporter son électricité non plus (quand les pays voisins en ont besoin)….En plus, elle pâtit aujourd’hui d’un parc nucléaire déficient, au point de devoir importer de l’électricité d’origine gazière des États voisins (les prix observés aujourd’hui en France sont, de fait, encore un peu plus élevés que chez nous).

Les vices et vertus du coût marginal

C’est bien tout le dilemme, isoler à dessein un marché électrique national du reste du continent a des inconvénients. En plus, le mécanisme du coût marginal (c’est le coût de fonctionnement de la dernière centrale mise en route pour assurer l’équilibre entre offre et demande d’électricité qui en fixe le prix sur les marchés de gros) à présent décrié a, avec le temps, montré d’autres vertus : celui de promouvoir les énergies renouvelables, dont le coût marginal est quasi nul puisqu’elles tournent avec du vent ou du soleil. Tant qu’il faut des centrales à combustible fossile pour équilibrer offre et demande, ces centrales déterminent le prix et apportent une marge confortable aux producteurs d’énergie renouvelable (au point qu’il ne faut plus les subventionner) et cela incite à en installer plus. Ce raisonnement tenait du raisonnable avec des prix de gros stable du MWh de l’ordre de 50 euros le MWh observés durant la dernière décennie, pas avec les prix actuels dix fois plus élevés. Les marges deviennent indécentes.

Le mécanisme de subsidiation ibérique du gaz a bel et bien été prévu par la Commission dans sa communication du 18 mai (1), qui donne des lignes de conduite pour intervenir sur le marché de l'énergie à court terme. La Commission avait consulté le secteur. Personne ne veut remettre fondamentalement en jeu le fonctionnement du marché de l'électricité. On y gagne trop en sécurité d'approvisionnement, dit la Commission, et en utilisation efficace des ressources puisque la production la moins chère et la moins polluante est exploitée en premier (le renouvelable). Mais comme tous les experts s'accordent que le prix du gaz restera très élevé durant les deux prochaines années au minimum, les Etats membres de l'Europe continentale (très largement interconnectés) doivent trouver ensemble une mesure similaire à celle de l'Espagne et du Portugal, sous peine de plonger tous les citoyens et les entreprises dans une profonde détresse économique. S'il ne s'agit que de subsidier le gaz des quelques unités de production au gaz d'électricité nécessaire pour assurer l'équilibre entre l'offre et la demande, le gain obtenu dépassera la dépense. Le coût de fonctionnement des centrales au gaz ainsi subsidiées diminue et entraîne vers le bas les prix de gros du marché : on obtient une situation à l'espagnole à l'échelle de l'Europe intercontinentale, malgré son interconnexion.

(1)Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions — Interventions sur le marché de l’énergie à court terme et améliorations à long terme de l’organisation du marché de l’électricité, 18 mai 2022, COM (2022) 236 final.