"Ce prix est insoutenable pour une majorité de citoyens" : l’électricité en bourse, était-ce une bonne idée ?

Une chronique signée Charles Cuvelliez, Patrick Claessens et Pierre Henneaux (Ecole Polytechnique de Bruxelles et Université de Bruxelles).

Contribution externe
"Ce prix est insoutenable pour une majorité de citoyens" : l’électricité en bourse, était-ce une bonne idée ?
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Les prix de gros de l’électricité battent record sur record sur les places de marché. Transposé aux Bourses classiques, un tel mouvement haussier réjouirait et annoncerait des lendemains qui chantent. Celui de l’électricité n’a provoqué jusqu’il y a peu que sidération. À chaque hausse, les spécialistes remettent à jour l’estimation de la facture à venir du consommateur : on pourrait dépasser les 10 000 euros/an pour un ménage moyen si son fournisseur répercute tel quel les prix de gros. Ce sera le cas s’il n’a eu la possibilité de sécuriser à l’avance un volume d’électricité avec les prix d’avant (il doit pour cela apporter des garanties, du collatéral, lourd à assumer).

Qu’un produit de première nécessité, l’électricité, aille en Bourse, peut paraître étrange. Ce n’est ni une matière première, ni un titre de propriété d’une entreprise, ni une obligation que ne s’offrent que ceux qui ont un surplus d’épargne. L’électricité, parmi les premières dépenses du mois, se joue pourtant en Bourse.

Pas d’accès direct

Si les prix de l’électricité augmentent, c’est la faute au gaz, entend-on et on est resté fataliste tout l’été. Or, quand le cours de Bourse d’une entreprise dévisse, on la scrute, on réfléchit sur sa stratégie inadaptée ou sa mauvaise exécution. Si le cours atteint des sommets, on investigue à propos d’une manipulation des cours, d’un délit d’initié.

Transposé à l’électricité, ceci donnerait : quelqu’un manipule-t-il le marché ? Y a-t-il une pénurie ? Manquera-t-on d’électricité avant même le gaz (le fameux découplage) ? Ensuite, il faut agir : prévoir un rationnement, préserver le fonctionnement des infrastructures critiques et bien sûr protéger le citoyen sans oublier les entreprises à qui on ne le fera plus après les avoir encouragées à relocaliser en Europe.

Hors-bord ou paquebot

Quand une action monte trop, les particuliers peuvent librement arrêter d’en acheter (et la vendre). C’est difficile à transposer au MWh d’électricité. D’ailleurs, le particulier n’a pas accès direct à la Bourse qui décide en grande partie du prix auquel il achètera son électricité.

Le trading financier, c’est un hors-bord, le trading électrique, c’est un gros paquebot. Dans le premier cas, les traders peuvent s’engager ou se désengager instantanément d’un produit (action, obligation…) et lui en substituer d’autres (du cash ou des valeurs refuge). Le deuxième ne peut faire complètement l’impasse des longs cycles d’investissement des unités de production. Si le pari du gaz comme énergie de transition qui était raisonnable semble nous mener à l’impasse, on ne peut déboucler ses positions, comme sur les marchés financiers. Un mix énergétique ne peut se substituer à un autre en un claquement de doigts !

Des pistes existent pour réduire la facture, vite, et ensuite corriger ce qui ne fonctionnait pas. C'est la piste ibérique : en ne subsidiant que le gaz qui est utilisé dans les centrales électriques, on réduit leur coût de fonctionnement. Comme c'est le prix de la dernière centrale, souvent au gaz, qu'on allume pour équilibrer l'offre et la demande qui fixe le prix sur les marchés de gros ( pay-as-clear ), cette diminution entraîne mécaniquement un mouvement baissier.

Il faut cependant que les pays fortement interconnectés à la Belgique (directement ou indirectement) décident de concert avec nous d'aller dans cette voie (une décision supranationale). Cette mesure à court terme permettrait de ne pas forcément jeter un modèle ( pay-as-clear ) qui semble fou aux prix actuels du gaz mais avait ses vertus : il encourage les producteurs à d'abord utiliser leurs unités de production d'énergie renouvelable et à empocher le bénéfice qui résulte de la différence entre un coût de fonctionnement faible et un prix de vente sur les marchés de gros plus élevé, calqué sur le gaz. Cela incite à investir dans le renouvelable, à limiter la production des centrales d'appoint au gaz et leur impact sur les prix de gros.

Pour fonctionner, ce modèle reposait sur l'hypothèse d'un prix du gaz stable et inférieur à 100 €/MWh le temps de la transition même si les coûts de production peuvent temporairement être "trop" bas (voire négatifs !) ou "trop" élevés. Les unités de production inefficaces sont alors mises au rebut, dans le premier cas et l'innovation joue dans le second cas pour les diminuer. Ce qui ne va pas, ce sont des coûts durablement élevés et un prix de gros qui suit. Si on veut garder le modèle pay-as- clear et l'idée de la Bourse, on devra y introduire une constante de temps qui amortit ses mouvements aberrants pour refléter qu'on ne peut pas du jour au lendemain construire une nouvelle centrale électrique. Et attention, corriger le modèle pay-as- clear ne résout pas encore le problème du gaz de chauffage (les 3/4 de la consommation).

Acheteur unique

On peut, à l’opposé des Bourses d’énergie, reparler de l’acheteur unique prévu dans la libéralisation de 1996, dans un contexte de prix du gaz durablement élevés : l’acheteur unique (idéalement européen, national à défaut) achète le gaz sur le long terme, pour couvrir les besoins de détail de la population et même des PME et le revendrait à un “prix cost +”. Les volumes achetés et la perspective long terme (on revient à l’idée de constante de temps) apaiseraient les marchés du gaz aussi.

Cet acheteur unique, une autorité soumise aux marchés publics par exemple, non retenu à l’époque, a montré son efficacité pour les vaccins (la Commission). Il met la pression sur les producteurs puisqu’ils se concurrenceraient pour ses beaux yeux. Combinons l’acheteur unique pour les besoins de gaz du citoyen et le mécanisme de subside du gaz utilisé pour les centrales comme en Espagne et au Portugal. Ces mécanismes de protection du citoyen restent compatibles avec les lois du marché et évitent à l’État de creuser son déficit à coups d’aides que le citoyen paiera de toute façon ailleurs et plus tard.

Ce qui est clair, c’est que ces mécanismes seront européens ou ne seront pas : le Codeco l’a dit mercredi, c’est à ce niveau que beaucoup se jouera.