Même sans Draghi, la "lourde" dette italienne ne condamne pas l’Europe

Beaucoup s’inquiètent de la "lourde" dette italienne, à tort. Comme à leur habitude, les investisseurs projettent une crise passée sur la situation présente. Une chronique de Ken Fisher, fondateur de Fisher Investments.

La Libre Belgique
Mario Draghi est considéré comme un héros par de nombreux investisseurs qui estiment que lui seul a pu maintenir les taux à un faible niveau.
Mario Draghi est considéré comme un héros par de nombreux investisseurs qui estiment que lui seul a pu maintenir les taux à un faible niveau. ©AFP

Les craintes croissantes concernant la dette italienne vont-elles continuer à empoisonner les actions européennes alors que la hausse des taux d’intérêt ouvre la voie à un désastre ? C’est ce que beaucoup affirment, en particulier après la démission du président du conseil des ministres italien, Mario Draghi, et face à la formation imminente d’un nouveau gouvernement qui fait craindre la montée des partis populistes. Faut-il s’attendre à des défauts de paiement ? À des plans de sauvetage qui verront encore les pays d’Europe du nord payer la facture ? Ou à un effondrement de l’euro ? Rien de tel ! Comme à leur habitude, les investisseurs projettent une crise passée sur la situation présente.

Malgré la morosité ambiante, notons que certaines données sont passées inaperçues : avec une dette de 153 % de son PIB, l’Italie se positionne bien au-dessus des niveaux mondiaux, et cela a de quoi faire peur. Mais ce qui importe, c’est la soutenabilité de la dette (la capacité à la rembourser). Les coûts des intérêts de sa dette sont en recul par rapport au milieu des années 90, où ils représentaient 43 % des recettes fiscales annuelles du pays, et alors que les taux à un an étaient compris entre 8 et 12 %. Le pays n’avait pas fait défaut alors, et ne fera pas défaut aujourd’hui.

Pour que la dette devienne insoutenable, les taux doivent grimper en flèche et se maintenir à des niveaux élevés. Pourtant, à ce jour, les taux italiens à 10 ans n’ont gagné que 0,73 point de pourcentage (p %) depuis la démission de Mario Draghi le 14 juillet dernier. Ils dépassent à peine ceux des OLO et Bunds, en hausse respective de 0,54 p % et de 0,58 p %.

Rendements italiens vs rendements du Trésor US

La deuxième chose à considérer, ce sont les rendements relatifs. Les rendements italiens à 10 ans ne dépassent ceux du Trésor américain (considéré comme une valeur sûre dans le monde) que de 0,59 p % seulement. L’argent circule toujours à l’échelle mondiale. Cet écart s’est creusé depuis décembre 2021, où il était de 0,34 p %. Si la menace d’une crise de la dette planait sur l’Italie, les investisseurs exigeraient des taux bien plus élevés par rapport au Trésor américain.

Prenez le cas de la Grèce. En août 2011, les taux grecs à 10 ans étaient supérieurs de 9,3 p % par rapport à ceux du Trésor américain, puis de 32,0 p % avant le plan de sauvetage de la Grèce adopté en février 2012 !

Même en cas de hausse des taux, l’échéance moyenne de la dette est de 7,1 années, une augmentation par rapport à 2002 où elle était de 5,6 années, ce qui a verrouillé en partie les coûts de financement des banques à des niveaux bas. Une situation de défaut nécessiterait des taux exorbitants et une gestion médiocre des recettes fiscales. L’Italie est désormais capable de refinancer la dette qui arrive à échéance à des taux plus bas. Comment cela ? En septembre 2012, son taux moyen à 10 ans était de 5,2 %. Celui-ci s’élève désormais à 4,1 %, ce qui lui permet de refinancer des obligations arrivant à échéance à un taux inférieur.

Ailleurs en Europe

Qu’en est-il ailleurs en Europe ? Certains s’alarment de voir la dette de l’Espagne atteindre 118 % de son PIB et la BCE racheter des obligations espagnoles pour soutenir le marché obligataire du pays. L’écart entre les taux à 10 ans de l’Espagne et des États-Unis s’est réduit, passant de 0,95 p % à la fin 2021 à 0,54 p % aujourd’hui ; une donnée rassurante. Ceux de la Grèce ont augmenté de 1,16 p % par rapport à ceux des États-Unis, soit un niveau similaire à celui de l’Italie. Qu’en est-il de la hausse relative au Portugal ? Elle s’établit à 0,41 p %. C’est peu !

Beaucoup craignent que les taux grimpent encore plus. Mario Draghi est considéré comme un héros par de nombreux investisseurs qui estiment que lui seul a pu maintenir les taux à un faible niveau. Les experts se concentrent sur les plans de dépenses extravagants des populistes et oublient que l’Italie tire sa réputation de pays ingouvernable de la paralysie politique dont elle est familière et qui empêche toute mesure radicale. Peut-être que le prochain gouvernement changera cela. Mais les craintes que suscitent les propos eurosceptiques se sont continuellement avérées exagérées. Avant même les élections, la droite italienne avait modéré son discours eurosceptique par crainte de se mettre l’UE à dos, ce qui aurait entraîné un retrait ou un retard dans la fourniture d’aide énergétique ou d’autres fonds.

Beaucoup s’inquiètent de la "lourde" dette italienne, à tort. Il s’agit là de craintes infondées qui n’affecteront ni vous, ni même les Italiens.