Descendre en rue pour manifester, un véritable outil de lutte contre l’extrême droite ?

Les manifestations ont des conséquences dans les urnes. Un éclairage avec celles de 2002 en France. Une chronique signée Ilan Tojerow, Pierre-Guillaume Méon et Nicolas Lagios, respectivement professeur associé, professeur et postdoctorant à la Solvay Brussels School of Economics and Management, Université Libre de Bruxelles (ULB).

Contribution externe
La récente victoire de Giorgia Meloni et de son parti postfasciste lors des élections italiennes est le dernier succès en date d’un parti d’extrême droite en Europe.
La récente victoire de Giorgia Meloni et de son parti postfasciste lors des élections italiennes est le dernier succès en date d’un parti d’extrême droite en Europe. ©AFP

La récente victoire de Giorgia Meloni et de son parti postfasciste lors des élections italiennes est le dernier succès en date d’un parti d’extrême droite en Europe, après ceux enregistrés en France, en Suède ou en Espagne. Si les partisans de ces partis s’en réjouissent, les autres peuvent se sentir démunis face à un risque pour nos systèmes démocratiques. Certains ont réagi en manifestant. Mais qui sait si ces manifestations ont une chance de contrer la progression de l’extrême droite ?

Pour donner un élément de réponse à cette question, nous avons étudié les quelque 300 manifestations qui s’étaient tenues en France le 1er mai 2002, quatre jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle qui allait opposer Jean-Marie Le Pen, candidat du Front National et premier candidat d’extrême droite à arriver à ce stade, et Jacques Chirac, le président sortant, de droite classique. Pour ce faire, nous avons collecté les résultats de l’élection de 36 153 communes de France métropolitaine, ainsi que des données sur le nombre de participants aux manifestations, trouvées dans la presse nationale et régionale, ce qui nous a permis d’observer comment les manifestations avaient pu déplacer des voix entre les deux tours.

Il faut cependant se méfier des corrélations brutes entre nombre de manifestants et nombre de voix parce que la mobilisation n’est probablement pas indépendante de la performance des candidats. Par exemple, si elle était moins forte dans les communes où l’électorat est favorable à Jean-Marie Le Pen, on pourrait penser que les manifestations sont inefficaces quand bien même elles ne le seraient pas. C’est ce qu’en statistiques on appelle le biais d’endogénéité.

Idéalement, il faudrait pouvoir faire varier la participation aux manifestations comme dans une expérience de laboratoire. Faute de laboratoire, nous avons exploité les différences de météo le jour des manifestations. Comme la pluie incite à rester chez soi mais ne fait pas de politique, elle permet d’isoler des écarts de mobilisation indépendants de tout contexte électoral ou sociologique. Si la pluie du 1er mai s’avère malgré tout corrélée avec les résultats du second tour, c’est que la mobilisation a bien affecté les résultats. Nos estimations montrent que les manifestations ont attiré moins de participants dans les communes où il avait plu le 1er mai, ce qui permet de mesurer leur effet sur les votes.

Résultat : en l’absence de manifestations, Jean-Marie Le Pen aurait obtenu de 1,1 à 2,4 points en plus. Jacques Chirac aurait perdu de 2 à 4,4 points et l’abstention aurait été plus élevée de 0,17 à 5 points. Nous avons appliqué la même méthode à des données de sondages menés après le premier tour. Les résultats ont confirmé ceux que nous avions obtenus avec les votes. Les personnes interrogées vivant dans une commune où la mobilisation avait été plus forte déclaraient de plus accorder moins d’importance aux thèmes de prédilection du Front National. Elles étaient moins susceptibles de trouver qu’il y a trop d’immigrés et avaient plus de chances de considérer les immigrés comme une source d’enrichissement culturel.

Vote moins avouable

Curieusement, nous avons constaté que les manifestations avaient réduit la probabilité de déclarer avoir voté pour Jean-Marie Le Pen au premier tour, qui avait pourtant eu lieu dix jours avant les manifestations. Seule explication possible : là où la mobilisation avait été plus forte, les personnes interrogées se montraient plus réticentes à déclarer leur vote d’extrême droite. Ce résultat suggère que les manifestations du 1er mai 2002 avaient rendu le vote pour le candidat d’extrême droite moins avouable.

En descendant dans la rue, les manifestants de 2002 ont donc non seulement rappelé le risque que représentent les marottes de l’extrême droite mais ont aussi retendu le cordon sanitaire. Une leçon pour les mobilisations à venir ?

L'étude complète est disponible sur www.iza.org sous la référence suivante : Lagios, N., Méon, P. G., et Tojerow, I. (2022). "Is Demonstrating against the Far Right Worth It ? Evidence from French Presidential Elections" (No. 15589). IZA.