Nous sommes tous des alcooliques énergétiques : d'où vient cette dépendance ?

Nous sommes entrés dans une aire de sevrage énergétique qui ne se fera pas sans douleur. Que pouvons-nous faire ? Une opinion de Grégoire Talbot et de Frédéric John, cofondateurs de D-Carbonize.

Contribution externe
Nous rentrons violemment dans la crise de l’énergie qui sera probablement plus dévastatrice pour les individus et entreprises que les précédentes.
Nous rentrons violemment dans la crise de l’énergie qui sera probablement plus dévastatrice pour les individus et entreprises que les précédentes. ©Belga

"Il est quatre heures du matin, je suis sur Le Bienveillant , un voilier de treize mètres. J’écris cette note en pleine navigation de nuit pour rejoindre Lisbonne depuis La Corogne. Ça bastonne toute la nuit, il fait froid et il pleut énormément.

Sur le bateau, on vit avec presque rien. L’éolienne et les panneaux solaires nous donnent une mince indépendance énergétique, on mange de manière simple et on ne consomme que très peu d’eau à l’exception de ce qu’il faut pour boire, faire la vaisselle et se laver légèrement.

Face à tant de sobriété et pourtant une si belle qualité de vie sur le bateau, je me demande comment nous, les humains, avons pu devenir à ce point énergivores. Pire encore, nous sommes dépendants de l'énergie à un point tel que certains médecins nous qualifieraient de drogués. Au moment où Poutine décide de ne plus nous alimenter en gaz, nous devenons inquiets, nerveux, prêts à nous battre pour tenter de garder en abondance ce qu'on croyait inépuisable, notre énergie." Extrait du carnet de bord de Grégoire Talbot.

Crise plus dévastatrice que les précédentes

Nous rentrons violemment dans la crise de l’énergie qui sera probablement plus dévastatrice pour les individus et entreprises que les précédentes. De la difficulté à pouvoir payer son eau chaude à celle de financer l’allumage de son haut-fourneau, nous sommes entrés dans une aire de sevrage énergétique qui ne se fera pas sans douleur. Qu’il s’agisse de notre société, de nos gouvernements ou de nous-mêmes, nous sommes tous devenus de véritables alcooliques énergétiques.

Comment sommes-nous arrivés à un tel point de dépendance ? Souvent, le début d’une addiction provient d’un manque que l’on cherche à combler avec "un petit remontant". Serait-ce notre infatigable désir de "toujours plus", si caractéristique des êtres humains ? Toujours plus d’énergie ?

Il est vrai que, depuis la transition énergétique de la force humaine, animale et naturelle (eau et vent) vers la vapeur et puis l’électricité et les dérivés pétroliers, nous vivons dans un monde hors norme. Nous voyageons loin et vite, nous produisons en masse, nous vivons plus longtemps, nous améliorons notre confort à coups de "clics" et de livraisons à domicile… La liste est sûrement aussi longue que le nombre de barils de pétrole que nous avons dû produire pour l’alimenter.

Un litre de pétrole égale 100 cyclistes

Tout ce qui nous entoure est fait d’énergie, même si nous n’y voyons pas un lien direct. Et cela commence par nous. Nous sommes notre première source d’énergie. Ainsi que le pétrole alimente le moteur d’une voiture pour avancer, notre alimentation est transformée par un processus très complexe en calories alimentant nos muscles et organes. Ce que nous buvons et mangeons permet de faire battre notre cœur, gonfler nos poumons mais aussi de bouger des choses. Sommes-nous "forts" ? Tout est question de perspective. Quand nous pédalons à bonne allure, nous fournissons 100 Watts par heure de puissance (100 Wh). Alors que chaque litre de pétrole que nous extrayons fournira 10 kWh, soit cent fois plus que nos jambes. Un litre de pétrole égale donc 100 cyclistes lancés à toute vitesse.

Suivant cette analogie, le Français Jean-Marc Jancovici (ingénieur, enseignant, conférencier) nous rappelle que chaque homme sur terre a besoin de l’équivalent de 200 esclaves en permanence pour produire ce qu’il a autour de lui. Pour bien comprendre, il suffit de prendre n’importe quel produit autour de nous et de retracer sa chaîne de production. Prenons un exemple simple : la chaise sur laquelle vous êtes assis. Elle est faite avec du plastique, celui-ci provenant directement de pétrole. Pour obtenir ce plastique, on a dû forer dans le sol pour extraire du pétrole, transporter le liquide vers une raffinerie, puis un vapocraqueur, puis une extrudeuse à plastique avant de passer par l’usine de production. La chaise a ensuite été transportée chez un grossiste avant de finir dans votre magasin. Mises bout à bout, ces étapes nécessitent une quantité importante d’énergie pour vous permettre de vous asseoir confortablement. Et on ne parle même pas encore des usines chimiques qui ont été nécessaires pour colorer le tissu synthétique (aussi fait de pétrole) qui garnit peut-être votre chaise.

Souvent après l’exposé de ces faits mal connus du public et pourtant si banals, on me pose la question : "Que puis-je faire ?" Il y a les actions qui semblent évidentes comme la réduction de l’utilisation d’une voiture, la diminution de la température de votre chauffage ou le temps écourté pour la douche. Mais fondamentalement, le vrai impact contre le changement climatique viendra de nos habitudes de consommation.

A-t-on réellement besoin d’acheter de nouveaux produits en permanence ? Et si oui, je peux en trouver en seconde main (pour éviter une (re) production inutile) et idéalement localement (pour éviter les transports).

Aujourd'hui, personne ne peut blâmer le public de surconsommer. Le seul point de repère que nous avons, c'est le prix affiché sur l'étiquette du produit. Si demain, à côté de ce prix nous trouvions son équivalent en CO2, changerions-nous nos habitudes de consommation ?

L’éco-score des produits et services, en rendant cette information disponible, pourra faire changer les comportements. Il n’y a pas de changement miracle qui, à lui seul, réduira l’empreinte carbone des individus et des entreprises. Mais c’est en cumulant les petits efforts que nous arriverons à gravir la montagne du changement climatique.