L'intelligence artificielle pour juger les compétitions sportives ?

Une étude sur l’évaluation des performances en gymnastique artistique révèle des implications paradoxales. Une chronique d'Elena Mazurova et Willem Standaert, Post-Doctoral Researcher, et Associate Professor HEC Liège - École de gestion de l’Université de Liège.

Contribution externe
En gymnastique artistique, certains anticipent l’arrivée d’un système assisté par l’IA qui devrait, pour les cotations des juges, permettre de compenser partiellement les problèmes actuels du système humain.
En gymnastique artistique, certains anticipent l’arrivée d’un système assisté par l’IA qui devrait, pour les cotations des juges, permettre de compenser partiellement les problèmes actuels du système humain. ©Shutterstock

L'intelligence artificielle (IA) est manifestement omniprésente aujourd'hui. Elle est utilisée pour soutenir ou remplacer les humains dans des applications d'analyse et de prise de décision difficiles dans des domaines tels que la banque, le commerce électronique et le tourisme. Les exemples de systèmes assistés par l'IA dans ces domaines sont respectivement les robo-advisors qui fournissent des conseils en matière d'investissement, les moteurs qui recommandent des produits à acheter et les chatbots qui permettent de réserver un vol.

Les systèmes d’IA ont aussi récemment fait leur entrée dans l’arène du sport professionnel, comme en témoigne l’entreprise japonaise Fujitsu qui est en train de développer un système de jugement assisté par IA pour évaluer les performances des athlètes en gymnastique artistique. Juger en gymnastique artistique est un processus complexe et laborieux, qui exige des efforts physiques et cognitifs importants de la part des juges, un haut niveau de concentration pendant la compétition et un haut niveau d’éducation sur le code des points.

Impact sur l’évaluation

Dans deux semaines, le championnat du monde de gymnastique commence à Liverpool, une bonne occasion de prêter une attention particulière au processus de jugement. Selon les avis des athlètes et des juges, l’évaluation dans les sports de compétition est sujet à divers types de biais humains, d’erreurs et d’inexactitudes, ayant un impact sur l’évaluation globale des performances des athlètes, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques sur les chances de médaille et la progression de la carrière des gymnastes. En outre, les compétitions internationales de gymnastique peuvent durer de longues heures par jour, et les juges peuvent ressentir de la fatigue, avoir faim, avoir un angle de vue défavorable, avoir de la lumière dans les yeux, etc., ce qui peut également nuire à la qualité globale du processus de jugement.

Pour cette raison, plusieurs parties prenantes de la gymnastique artistique anticipent l’arrivée d’un système assisté par l’IA qui devrait permettre de résoudre, ou du moins de compenser partiellement, les problèmes actuels du système humain, tels que le manque de précision, de cohérence, d’objectivité et de transparence dans le processus de jugement. Combinant des caméras laser 3D pour capturer les mouvements des gymnastes et une IA qui fait correspondre les mouvements au code de points, le système est destiné à réaliser des jugements plus précis, plus équitables, plus transparents et moins partiaux, et ce, en temps réel.

Des défis et des problèmes

Dans ce contexte, nous avons formé un groupe international de chercheurs de l’Université de Liège (Belgique), de l’Université d’Aalto (Finlande) et de l’UNSW Business School d’Australie afin de découvrir les implications positives et négatives de l’introduction d’un système assisté par l’IA pour les humains, les organisations et la société (*). Nous avons constaté que l’introduction de l’IA peut entraîner de nouveaux défis et problèmes, dont certains peuvent même être paradoxaux. Par exemple, l’IA peut effectivement rendre le processus d’évaluation plus transparent en expliquant comment un score est obtenu. En même temps, une partie de la correspondance qui se produit à l’intérieur du système reste une "boîte noire". De même, le système assisté par l’IA peut éliminer certains biais humains (par exemple, un effet d’ordre), mais il introduit également de nouveaux biais (par exemple, basés sur le type de corps). En outre, l’"âme" même de la gymnastique artistique tourne autour du sens artistique, mais comment l’IA peut-elle en juger ? Enfin, que se passera-t-il si Nina Derwael ou Simona Biles propose une autre routine inédite, l’IA la rejettera-t-elle tout simplement ?

En résumé, la nature complexe, incertaine et paradoxale des systèmes assistés par l’IA montre qu’il est fortement recommandé de faire preuve d’une certaine prudence dans le processus de leur mise en œuvre. Et dans la poursuite d’une productivité, d’une efficacité, d’une rentabilité, d’une précision, d’une fiabilité et d’une rapidité accrues des processus, il est également nécessaire de se rappeler les divers risques et inconvénients possibles que ces systèmes peuvent apporter à l’organisation et à la société.

En outre, les résultats de nos recherches montrent qu’il est important d’envisager une coopération hybride entre les professionnels humains et l’IA ; lorsque, au lieu d’être des adversaires, l’IA et les humains devraient s’associer pour fonctionner comme une unité intégrée et augmenter leurs capacités respectives. Si cela est fait correctement, cela permettrait d’obtenir le meilleur des deux mondes.

(*) Mazurova E., Standaert W., Penttinen E.,&Tan F. (2022) "Paradoxical Tensions Related to AI-Powered Evaluation Systems in Competitive Sports," Information Systems Frontiers, Vol 24 : 3 pp. 897 - 922. (https://link.springer.com/article/10.1007/s10796-021-10215-8)