Choisir la sobriété énergétique plutôt que la subir

L’État doit reprendre la main sur le marché de l’énergie au travers d’une vraie régulation et pas seulement d’une taxation partielle de surprofits. Une chronique signée David Lemin, expert en énergie chez Canopea.

Contributeur externe
batibouw immobilier construction materiaux logement maison appartement renovation exposition foire Heisel Heizel palais thermosta regulateur chaleur economie brique beton demonstration foule urbanisme energie eau chauffage ecologie
Baisser son thermostat d’un degré, un geste facile pour qui vit dans un confort relatif, moins facile pour d’autres. ©Jean-Luc Flémal

Les productions d’acier, d’engrais azotés diminueraient et pourraient s’arrêter en Europe. C’eut été une bonne nouvelle si la fin de la production des engrais résultait d’un passage intégral au bio et si la diminution de la production d’acier correspondait à une évolution de nos modes de consommation et de mobilité dans le cadre d’un plan de restructuration équilibré et sans perte d’emplois.

Mais, au lieu d’être le résultat d’une sobriété souhaitée planifiée et acceptée par tous, cette chute de production est une décroissance subie suite à une inattendue déclaration de guerre. Au lieu d’être anticipés et souhaités, ces arrêts de production s’accompagnent de risques majeurs pour la santé des entreprises, les emplois des travailleurs, voire l’approvisionnement alimentaire immédiat.

Effet domino

L’étendue des secteurs touchés par la situation actuelle nous rappelle la crise de bancaire de 2008 qui nous avaient montré que, dans notre société moderne, les secteurs sont intrinsèquement reliés et que l’effondrement d’un seul peut entraîner, par effet domino, l’effondrement des autres, voire la fin de la société industrielle. Il ne faut pas commettre l’erreur de considérer cette crise comme une simple crise d’approvisionnement énergétique. Même si c’est la guerre en Ukraine qui a mis le feu aux poudres de la flambée des prix, la raréfaction de l’énergie bon marché, la reprise post-Covid et l’absence de régulation du marché du gaz sont des facteurs importants de ce que nous vivons. La crise actuelle n’est pas qu’une crise sociale et économique, c’est une manifestation de la crise environnementale annoncée depuis plus de cinquante ans ou plutôt une conséquence du manque d’actions face aux enjeux climatiques.

Sortir du cycle des crises

Le temps de l’énergie infinie est révolu, la nécessité de garder une planète viable doit mettre un terme à la course aux énergies fossiles. C’est pour cette raison que les mesures prônées par les experts pour "amortir le choc" sont les mêmes que celles avancées depuis des années dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques : les mesures de diminution de nos consommations d’énergie.

Il est essentiel que la crise actuelle nous permette d'inscrire ces pratiques de sobriété souhaitée au cœur de l'action politique et que celles-ci ne se limitent pas à une action temporaire de lissage du prix de l'énergie. Car les mesures structurelles de sobriété sont fondamentales pour nous aider à développer la résilience qui nous permettra de limiter l'impact des crises à venir. Bon nombre des mesures à prendre se retrouvent dans le projet Plan Air Climat Énergie de la Wallonie en cours de discussion. Diminuer nos consommations d'énergie à court terme ne suffira pas à résoudre les difficultés financières rencontrées par les citoyens et les entreprises pour payer leur facture d'énergie mais elle peut en être un élément déterminant. C'est à long terme que ces mesures doivent nous permettre de répondre à la question de notre sécurité d'approvisionnement sans nous jeter dans les bras de nouvelles dépendances.

Un débat démocratique

Bon nombre de ces mesures sont collectives avant d’être individuelles. Elles visent à se débarrasser du superflu tout en assurant l’essentiel pour tous. On l’a vu pendant la crise du Covid, la notion d’essentiel et de superflu est des plus subjective et il est fondamental que les choix des mesures de sobriété qui seront mises en place soient prises de manière démocratique pour qu’elles puissent être soutenues par le plus grand nombre.

La sobriété ne s’appliquera pas de la même manière à tout le monde car nous ne sommes pas tous égaux en termes d’ébriété énergétique et de satisfaction de nos besoins essentiels.

Se chauffer, c’est essentiel pour tous. Baisser son thermostat d’un degré est un geste facile à faire pour ceux qui vivent dans un confort relatif, mais n’est pas une mesure à envisager pour certains publics vivant dans des passoires énergétiques où une diminution supplémentaire de température risquerait d’avoir un effet négatif sur la santé des occupants.

Nous devons aussi constater que le marché libéralisé de l’électricité et du gaz est un échec. Cette libéralisation a oublié un élément essentiel : l’énergie n’est pas qu’une simple commodité, c’est un besoin fondamental. Afin d’assurer l’essentiel pour tous, l’État doit reprendre la main sur le marché de l’énergie au travers d’une vraie régulation et pas seulement d’une taxation partielle de surprofits. Se débarrasser des coûts inutiles de l’enrichissement des spéculateurs et des actionnaires des gros producteurs, c’est aussi une forme de sobriété souhaitée dont nous avons un besoin urgent.