L’utopie d’un "permis de polluer à points" serait-elle la solution ?

Une chronique signée Charles Markowicz, expert-comptable certifié chez Costmasters Fiduciaire.

Contribution externe
Pollution rises from the BASF chemical plant in Ludwigshafen, Germany, Monday, Nov. 7, 2022. (AP Photo/Michael Probst)
L'idée d'un "permis de polluer" peut-elle être discutée ? ©Copyright 2022 The Associated Press. All rights reserved

Ce n’est plus un secret pour personne sauf pour ceux qui veulent le refuser, le réchauffement climatique met la planète en danger, il devient évident que les Occidentaux surconsomment les ressources de la Terre. Si l’on pouvait - à tort - ne pas se soucier de l’environnement avec trois milliards d’humains en 1960, lorsque les ressources naturelles semblaient inépuisables, le constat varie avec plus de huit milliards de personnes, en route vers les dix milliards.

Nous devrions certainement consommer moins pour tenter de préserver l’essentiel. En cette période d’inflation des coûts, dont énergétiques, les plus pauvres et démunis n’ont d’ailleurs pas le choix : ils doivent consommer moins pour éventuellement boucler leurs fins de mois.

Certains citoyens peuvent faire plus d’efforts, d’autres non. Une partie de la population occidentale le souhaite, une autre moins. Devrions-nous être égaux devant la pollution actuelle et si oui, comment l’évaluer ? Illustrons ce propos par quelques plus ou moins polluants : imaginons d’abord un citoyen économe toute l’année, se réservant pour ses vacances annuelles en Afrique où il va en avion. Son voisin préfère quant à lui une petite croisière sur un méga bateau en mer Méditerranée. Son cousin ne voyage pas mais roule chaque week-end dans une oldtimer très polluante au plomb ; le frère de ce cousin roule en voiture électrique très puissante dont les batteries devront bien être recyclées ou remplacées un jour… Il paraît d’ailleurs que ces voitures ne sont moins polluantes qu’à partir de 100 000 km d'utilisation, ce n’est donc pas le bon choix pour tous. Pensons enfin à la belle-sœur du cousin dont l’ancien écran de télévision partira dans une décharge africaine… Lequel d’entre eux est-il est meilleur ou pire pour l’environnement ?

La question de la pollution doit être envisagée au niveau planétaire : pourquoi 11 millions de Belges devraient-ils sacrifier leur confort et se serrer la ceinture alors que 1,4 milliard de Chinois seront enclins à consommer donc polluer plus pour atteindre l’objectif de leur Président réélu, être la première puissance économique au monde en 2049 ? Sans compter le même nombre d’Indiens… Devrions-nous nous serrer plus la ceinture que les pays en développement au motif que nous avons historiquement consommé plus de ressources planétaires qu’eux ? Faudrait-il tenir compte de l’historique de consommation ou non ? Or, si les émissions de CO2 de l’Europe ont baissé de 16 % et celles des USA de 10 % entre 2000 et 2018, celles de l’Inde augmentèrent en même temps de 155 %, celles de la Chine de 208 % et celles des autres pays de 53 % (selon le Global Carbon Project).

Cela devrait nous amener à constater que nous ne payons pas le véritable prix des choses, ce que les anglophones appellent le TCO pour “Total Cost of Ownership”, le coût total de possession d’un bien ou service. Lorsque nous achetons un produit pour le consommer ou le conserver, le prix que nous en payons est l’accumulation des frais et bénéfices des intermédiaires qui l’ont concrétisé. Mais son traitement ultérieur pour rendre à la nature ce qui lui appartenait n’y est pas intégré. Il est certainement possible de calculer le coût environnemental de certains produits ou services, c’est aussi probablement compliqué pour d’autres.

Il n’empêche que le coût de recyclage de nos achats devrait être intégré à nos dépenses. Ce “coût réalité” serait-il calculé par un “étalon pollution” au niveau planétaire ? Chaque entreprise devrait-elle se soumettre à un contrôle de certification ? Les grandes entreprises ont déjà un rapport de commissaire réviseur, d’autres se soumettent à une inspection pour conserver leurs normes de qualité sur les modèles de l’ISO, du marquage CE ou autres. À l’échelon belge, une annexe environnementale pourrait être ajoutée aux comptes annuels publiés à la Banque Nationale Belge (BNB).

L’utopie du permis à points annuel de polluer serait-elle la solution environnementale ? En Belgique nous ne connaissons même pas le permis de conduire à points. En inspiration de nos voisins Français pour la conduite, un permis de polluer mondial pourrait fonctionner comme ceci : chaque individu disposerait d’un crédit annuel de pollution équitablement fixé au niveau planétaire. Équitablement ne veut pas dire également, on pourrait ici tenir compte de rattrapages historiques. Les cartes de crédit dont chacun dispose seraient équipées d’un compteur de points à polluer qui serait débité à chaque achat.

Rien ne nous serait débité pour l’achat d’une salade ayant poussé près de chez nous en pleine terre sans fertilisants. Par contre, la même salade préparée achetée en supermarché ou ailleurs intégrerait tous ses coûts environnementaux, y compris de transport. Il n’y aurait plus de billets d’avion à quelques euros : les prix tiendraient compte de tous les coûts du voyage, depuis celui de l’extraction de kérosène au recyclage de l’avion en sa fin de vie. Chacun serait mis devant ses responsabilités face aux limites planétaires. Il pourrait y avoir des différences entre pays mais elles ne seraient pas la cause de distorsions environnementales.

Les utopies font avancer ou rêver le monde. Et si pas, elles ont au moins le mérite de nous faire réfléchir. C’est une raison de plus pour progresser vers plus de transparence des coûts planétaires réels de notre consommation.