ChatGPT : Gare aux attentes démesurées et aux craintes infondées

Avec ChatGPT, l’IA marque un nouveau jalon. Une chronique signée Nicolas Neysen, Digital Transformation Lead et professeur à HEC Liège – Ecole de gestion de l’Université de Liège.

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Chaque début d’année est l’occasion de découvrir les prétendues tendances technologiques pour les douze prochains mois. Consultants, experts et autres gourous de la tech y vont de leurs prédictions quant aux avancées majeures à venir. En prenant un peu de recul, on s’aperçoit cependant vite que non seulement l’objet de ces tendances n’évolue guère d’année en année, mais aussi que ces prédictions finissent souvent par se révéler erronées ou à tout le moins décevantes, car trop optimistes au départ. Les technologies mettent du temps avant de connaître un essor digne de ce nom. Un constat paradoxal si l’on s’en réfère à la ritournelle selon laquelle, dans le domaine, "tout évolue très vite".

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Dépasser les capacités de l’être humain

L’intelligence artificielle (IA), pour prendre un exemple emblématique, a vu le jour en 1956, avec l’idée que la machine finirait tôt ou tard par dépasser les capacités de l’être humain. Au fil des décennies, l’IA a suscité autant d’espoirs que de fantasmes liés au transhumanisme. Mais devant les échecs répétés et le peu de résultats probants, l’IA a connu de longues périodes de stagnation durant lesquelles les financements pour la recherche ont été gelés. On a appelé cela les "hivers de l’IA".

Cette histoire en dents de scie a conduit la société Gartner à modéliser cette évolution et même à la transposer à d'autres technologies. Ainsi, le cabinet réputé publie chaque année une liste actualisée des technologies dites "émergentes et disruptives par nature", accompagnée d'un graphique les plaçant le long d'une courbe, fortement ascendante en son début, qui ensuite s'écrase pour atteindre le "creux de la désillusion", avant de se redresser lentement, sans toutefois jamais atteindre son niveau maximal antérieur, appelé "pic des attentes exagérées".

En 2022, des technologies comme les NFT ou le métavers se rapprochaient dangereusement de ce pic. Quelle que soit la technologie concernée, les raisons de cet effondrement sont toujours les mêmes. Les entreprises conceptrices ou partisanes de ces technologies embryonnaires peinent à en démontrer les avantages au travers de cas d’usage convaincants. Du coup, les utilisateurs se limitent aux adopteurs précoces, les investisseurs se détournent de la technologie en question, et l’intérêt de la communauté tout entière faiblit.

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Au centre des débats

Depuis une bonne dizaine d’années, l’IA est à nouveau au centre des débats. Plutôt que de la fantasmer, les chercheurs et les entrepreneurs sérieux se sont concentrés sur son potentiel réel, à savoir créer des algorithmes permettant d’apporter des solutions efficaces à des problèmes concrets. Dans tous les secteurs d’activité, de l’industrie à la santé, en passant par l’agriculture, l’IA a démontré qu’elle pouvait être synonyme de valeur ajoutée. La technologie, à l’instar des grandes inventions, se révèle utile pour augmenter le potentiel humain, sans toutefois le menacer. On est ici très loin de l’idée d’une créature capable de se substituer à l’intelligence humaine.

Malgré cela, certains n'hésitent pas à agiter le spectre d'une IA dangereuse, agissant en toute autonomie. C'est le cas d'Elon Musk. En 2019, le milliardaire déclarait que l'IA finira par considérer les humains comme des êtres "lents et stupides", avant de les dépasser. Pour qui comprend la façon dont l'IA est construite et fonctionne, l'idée même d'un robot doté d'une conscience et apte à porter un jugement est ridicule. L'IA demeurera un outil programmé par l'humain pour être à son service, et si elle devait lui nuire, ce sera uniquement parce qu'il en aura sciemment décidé ainsi. Même les progrès les plus saisissants, tel que ChatGPT (2) par exemple, ne doivent pas nous détourner de ce qu'est l'IA, un outil sans vie destiné à nous faciliter la vie (voir aussi la Campagne de la semaine en page 9).

Cela n'est pas sans rappeler une réplique de Robbin Williams dans Will Hunting : "Tu parles sans avoir la moindre idée de ce dont tu parles. Si je te dis de me parler de Michel-Ange, tu vas me balancer un condensé de tous les livres sur le sujet, mais je parie que tu es incapable de me décrire l'odeur à l'intérieur de la Chapelle Sixtine."

(1) À paraître "Platform Strategies", Routledge, avril 2023 (avec P. Belleflamme).

(2) ChatGPT est un robot conversationnel développé par la société OpenAI, fondée en 2015 par Elon Musk, dont la version test a été ouverte au grand public le 30 novembre 2022, attirant plus d’un million d’utilisateurs en cinq jours.

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