L’affaire récente de l’ancien premier Ministre malaisien, Najib Razak, révélée par le journal britannique The Guardian ces derniers jours, semble conforter la thèse selon laquelle ce dernier aurait demandé le soutien des EAU pour couvrir et blanchir un détournement d’argent de plusieurs milliards de dollars pour le compte de sa société 1MDB.

Déjà auparavant, un riche financier malaisien du nom de Tek Joe, accusé du même chef, avait trouvé refuge fin 2019 aux Emirats. Razak lui prétendait développer des partenariats économiques pour favoriser l’investissement entre les deux pays. Aujourd’hui, 42 charges sont retenues contre lui par la Malaisie.

– Chronique signée Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID (ULB).

C’est la Commission de lutte contre la corruption de la Malaisie qui a révélé l’existence pour le moins très embarrassante d’enregistrements audios datant de 2016 entre Razak et Mohamed ben Zayed, le prince héritier et homme fort de la confédération émiratie, afin de trouver une solution et de l’aide. On y entend Najib Razak demander à MBZ une faveur personnelle afin de protéger son beau-fils. Mohammed Ben Zayed semble accepter cela dans l'enregistrement. Adressées le mois dernier de façon anonyme, ces conversations ne sont que la preuve de plus que les EAU jouent avec le feu depuis bien longtemps. Et cela renforce la thèse selon laquelle Abu Dhabi est devenue depuis des années un véritable paradis fiscal qui fraude en permanence avec la législation internationale financière. Avant, ce genre d’affaires concernait surtout Dubaï.

Justement, ce qu’avaient révélé en 2017 les Dubaï Papers, c’était la mise en place d’un système en réalité beaucoup plus vaste de paradis fiscal à Dubaï, contre lequel Abu Dhabi s’érigera un temps en s’appuyant notamment sur le secteur militaire et l’énergétique pour sécuriser son économie et non le blanchiment. Mais la contagion a gagné toute la confédération. Cette affaire MBZ-Razak prouve que les choses ont bien changé et que désormais c’est l’homme tout puissant des EAU, Mohamed Ben Zayed, qui semble couvrir des scandales d’Etat de l’étranger et accueille des fonds de tout ordre, en fermant les yeux sur leur provenance et sur leurs origines.

En mai 2018, l’affaire des Dubaï papers avait secoué à nouveau la ville et révélait l’existence sans scrupules d’années de pratiques financières douteuses. Une certaine société domiciliée à Dubaï, du nom de Hélin, dirigée par un franco-belge du nom de Henry de Croÿ, était gestionnaire de fortune pour plus de 200 sociétés de par le monde et de personnalités de très haut niveau. On découvrira l’existence de dizaines de milliers de comptes cachés depuis des années pour des clients parmi les plus fortunés au monde (footballeurs, comme Nicolas Anelka, oligarques russes notamment) afin de leur offrir une optimisation fiscale unique, ce que certains présentent plus élégamment comme de l’ingénierie de l’opacité. Des intermédiaires, parmi lesquels des avocats, des experts-comptables, banquiers, notaires, joueront le rôle de passerelles entre Hélin et ses clients.

Les EAU et Dubaï sont-ils depuis le début un paradis fiscal ? Il semblerait que oui mais pour pousser plus loin en termes de fiscalité, c’est bien jusque-là Dubaï qui pour son propre développement avait rapidement glissé vers ce système pour développer son parc immobilier. L’Etat était institutionnellement faible mais riche d’où la nécessité d’attirer coûte que coûte et rassurer les investisseurs : facilitations de la délivrance des permis de séjour, multiplication des zones franches avec fiscalité plancher, absence d’impôts, aucune charge sociale ni impôt sur les sociétés, aucun impôt sur la fortune. Beaucoup d’éléments qui font penser à la définition de l’OCDE du paradis fiscal : fiscalité nulle et absence ou faible contrôle des capitaux entrants. Pourtant, comme l’explique Sofia Farhat, diplômée de Géopolitique, de Science politique et d’Histoire (ENS-Paris 1), et analyste du monde arabe contemporain, dans un article paru en 20194 : "Et même si, en théorie, les EAU sont signataires de normes de l’OCDE pour lutter contre la fraude fiscale et le blanchiment d’argent telles que la Base erosion and profit shifting (BEPS) et le Common Reporting System (CRS), en pratique, de nombreuses sociétés arrivent à échapper à un contrôle concret de leurs activités et se réfugient dans un environnement fiscal qui les arrange… ".

Mais qu’ont fait les Emirats depuis ? Apparemment pas grand-chose et la récente affaire embarrassante venue de Malaisie ne va pas redorer leur blason. Il y a bien une véritable face cachée du pays puisque la réalité est que déjà en 2017 puis de nouveau depuis 2019 et les révélations des Dubaï papers, Abu Dhabi est revenue sur la liste noire des paradis fiscaux de l’Union européenne, aux côtés de huit autres pays. Et alors que beaucoup le vantent comme un modèle dans la région, il fait depuis des années régulièrement des allers-retours entre liste grise et liste noire. Mais il n’en sort pas.