Une chronique signée Stéphanie Heng, politologue, experte en communication et Alban de la Soudière, polytechnicien, fonctionnaire international

Petit rappel d’économie : tout ce qui est rare est cher, tout ce qui est abondant est bon marché !

Si la réalité est souvent moins simpliste, le yoyo des cours du pétrole reste tout de même une bonne illustration ces jours-ci : la demande a tellement chuté avec le covid-19 que les stocks se sont accumulés au point de rendre certains cours temporairement négatifs pour le WTI américain. A l’approche de l’échéance mensuelle du marché à terme et en raison de la saturation des moyens de stockage, il devenait trop cher de conserver son pétrole !

Cette anecdote a fait la une car c’était une première pour le pétrole, mais ce phénomène est habituel sur le marché « spot » de l’électricité depuis la montée en puissance des énergies renouvelables intermittentes (solaire et éolien), dont la production est fortement découplée de la demande car l’électricité est bien plus difficile à stocker que le pétrole. Les producteurs d’électricité « pilotable » (gaz, charbon, nucléaire) peuvent bien évidemment techniquement s’adapter à la demande, mais réduire leur facteur de charge pose d’autres problèmes économiques (amortissement/coûts fixes…).

Le yoyo pétrolier a duré quelques années

Revenons au pétrole : on a connu l’inverse, une demande forte tirée par la Chine et la croissance du monde en développement, et donc des cours plus élevés qui ont entraîné des investissements dans l’exploration et les nouvelles techniques d’exploitation (schiste/fracking, offshore profond, forages non-verticaux…). La peur du « pic » s’éloignait car les réserves prouvées augmentaient. Le yoyo a ainsi duré quelques années et les cours oscillaient dans une zone proche de 60 dollars le baril. A ce niveau, l’exploitation des nouveaux types de pétrole (notamment le « pétrole de roche mère » américain plus connu sous le nom de pétrole de schiste) était tout juste rentable.

La récente chute vertigineuse des cours prend à la gorge l’essentiel de cette industrie (les faillites ou rachats ont déjà commencé), mais aussi beaucoup d’Etats dont les finances dépendent dangereusement du pétrole : Russie, Venezuela (qui n’avait pas besoin de ce problème supplémentaire), Angola, Nigeria, Algérie (plus le gaz pour elle mais les cours sont très liés), pays du Golfe…

Recourir à des mesures drastiques pour s’adapter

On a évidemment assisté, comme souvent, à une bataille prix/production avec l’Arabie saoudite en première ligne, prête à maintenir sa production et sacrifier les cours pour conserver ses parts de marché, aidée par ses immenses réserves de pétrole « classique » très peu cher à exploiter. Lors de cas précédents c’était en plein accord avec les USA et pour nuire à la Russie, mais cette fois-ci les USA sont parmi les victimes… et l’Arabie saoudite elle-même n’est pas indemne et doit mettre en place des mesures internes drastiques pour s’adapter (forte augmentation de la TVA, forte réduction de l’Etat-providence…).

Quels sont les gagnants ?

Chez les producteurs (Etats ou entreprises), personne ; c’est tout simplement un jeu de massacre. Chez les consommateurs par contre, et notamment les pays en développement non-producteurs, l’énergie peu chère est toujours bonne à prendre, et on doit rappeler qu’il y a une corrélation extrêmement forte entre PIB et consommation d’énergie primaire. Cela les aidera à amortir le choc lié au covid-19 et à reprendre leur route vers la croissance. Pour le consommateur occidental et typiquement européen cependant, la fiscalité sur le pétrole (en tout cas celui des transports) est tellement élevée qu’elle amortit grandement la baisse des cours, laquelle se voit « à la pompe » mais bien moins qu’au derrick !

A court terme, il y a une autre mauvaise nouvelle : les cours très bas vont décourager temporairement les investissements vers des énergies alternatives, pourtant indispensables pour limiter tant la dépendance aux énergies fossiles que leur pollution (NOx, SOx, particules) et leurs gaz à effet de serre (CO2, CH4), qui dérèglent le climat.

Néanmoins, que ce soit une bonne ou une mauvaise nouvelle, on peut être presque certain que le yoyo va remonter, porté par le déconfinement et tiré par la sortie prochaine de la crise pandémique et l’aspiration insatiable (et légitime) des pays en développement à combler leur écart de richesse avec nous, qui relancera la demande pour encore quelques décennies.

Les auteurs s’expriment à titre personnel.