Une chronique de Xavier Tackoen (administrateur délégué du bureau d’études Espaces-Mobilités), il est un expert reconnu dans le domaine de la mobilité. Comment voit-il la révolution à venir de la mobilité urbaine à Bruxelles ? Pour imaginer le futur, Xavier Tackoen s’est mis dans la tête d’un étudiant en intelligence artificielle qui, en mai 2029, rédigerait sur son blog une note dans laquelle il expliquerait comment notre capitale a changé sur le plan de la mobilité en l’espace d’une décennie. Éclairant!.

Voilà à présent deux mois que je suis arrivé à Bruxelles pour vivre ma passion de l’intelligence artificielle. C’est dès 2018 que Bruxelles a en effet saisi l’opportunité en créant BeCode, un centre de formation spécialisé dans les technologies numériques. Depuis, la capitale belge s’affiche clairement comme leader européen dans cette discipline et attire chaque année les meilleurs profils. C’est pour cela que j’y suis.

Après mes derniers posts sur la blockchain 3.0 et le ultra deep learning, ce post vise à vous faire découvrir comment Bruxelles est passée en dix ans d’une ville vivement critiquée pour sa gestion de la mobilité à une cité exemplaire en matière de transport. J’ai assisté hier à une conférence dans le cadre de mon cours sur les transports intelligents qui était donnée par un vétéran de la mobilité bruxelloise. Passionnant ! Il fallait que je vous en parle.


D’après lui, le big bang remonte à 2019, année phare pour Bruxelles. À peine sortie d’une période houleuse surnommée "la crise des tunnels", qui a contraint les autorités à opter pour la rénovation coûteuse des principaux tunnels, la Région bruxelloise a été submergée d’innombrables services de mobilité qui ont envahi les rues. C’était l’époque où on parlait de free-floating, principe rapidement assimilé à la mobilité Kleenex où on jette après usage sur l’espace public l’engin utilisé. Depuis, on a remis de l’ordre dans cette jungle car on a créé de nombreux MobilitySpots à la place du stationnement automobile et les usagers y laissent systématiquement leurs engins de déplacement personnel (EDP).

Mais c’est surtout cette année-là que des foules de jeunes ont marché dans les rues pour réclamer une véritable prise en compte du changement climatique dans les politiques publiques. Hasard de l’agenda politique, un vaste processus de concertation s’achevait pour définir une stratégie de mobilité pour la période 2020-2030, le pacte GoodMove : une feuille de route partagée par la classe politique, les administrations publiques, les opérateurs de mobilité, le secteur associatif et le monde des entreprises. Du jamais-vu à Bruxelles qui était gangrenée par une complexité institutionnelle kafkaïenne et une gouvernance publique à l’agonie.

En à peine quelques mois, la métropole bruxelloise est devenue le berceau de la Mobility Valley. De multiples projets de réaménagement d’espaces publics ont fleuri dans des lieux emblématiques comme le rond-point Schuman, l’avenue de la Toison d’Or, l’avenue Louise ou le long du canal. Ceci a créé un sentiment de fierté parmi les Bruxellois qui ont vu se tourner vers leur ville les caméras du monde entier après des années de "Brussels bashing". La Bruxellisation changeait enfin de sens.


Ces mutations urbaines ont été soutenues par les habitants et les associations, mais surtout par les entreprises qui ont rapidement tiré parti de ce renouveau pour attirer les meilleurs candidats dans une compétition féroce entre villes. Ces projets ont évidemment entraîné leurs lots de travaux et de nuisances mais l’apocalypse annoncée par les médias a été habillement esquivée par le secteur privé qui s’est fédéré pour trouver des solutions pragmatiques. La singularité a été que les entreprises ont dû garantir l’acheminement des marchandises à une période où les piétonniers se multipliaient et où le e-commerce s’intensifiait. Cette réalité a donné un coup d’accélérateur aux projets de pistes cyclables sur les principaux axes afin de permettre le développement de la logistique à vélo, seule capable de respecter les contraintes du just in time. Cet appui incontestable des entreprises pour la mobilité à vélo a mis une pression énorme sur les acteurs urbains, ce qui a bénéficié à tous les usagers de la light mobility, qu’ils soient à pied, à vélo, en trottinette ou mono-roue. L’élargissement des normes de largeur nécessaire aux vélos-cargos a donné un véritable espace de respiration pour une cohabitation harmonieuse des différents types d’engins, de même que la limitation de vitesse généralisée à 30 km/h sur pratiquement tout le territoire.

Mais les choses allaient se corser. Dès 2023, les voitures autonomes de niveau 3 sont devenues légion sur les autoroutes belges. L’évolution fulgurante de l’intelligence artificielle et un assouplissement de la législation ont autorisé les conducteurs à enclencher le mode de conduite automatique en cas de congestion. Ceci a eu un effet immédiat sur les navetteurs qui ont déserté les trains et les bus interurbains car ils pouvaient dorénavant passer du temps utile dans leur voiture (travail, divertissement, repos). Cette nouvelle concurrence a forcé les opérateurs de transport public à démarrer des collaborations inédites pour renverser la tendance. Ils ont créé un laboratoire commun qui a lancé une série d’innovations : bus haut de gamme (notamment des bus-bureaux, lignes de covoiturage, bandes réservées sur les autoroutes aux véhicules transportant plusieurs passagers, mobility package incluant l’accès à toutes les mobilités partagées sous la forme d’un forfait, mais également le lancement de nombreuses navettes autonomes pour relier les pôles d’échanges multimodaux.

Les entreprises ont rapidement embrayé à l’ère du Mobility as a Service (MaaS) en transformant l’avantage de la voiture de société en budget mobilité, en lançant de vastes programmes de mobility coaching pour apprendre la multimodalité à leurs employés mais également en modifiant les conventions collectives de travail pour tenir compte du temps de déplacement en mode partagé comme temps de travail.

Vous comprenez pourquoi ces ingrédients ont façonné le Bruxelles dont tout le monde parle et pourquoi cette transformation a fait tache d’huile sur l’ensemble du pays. J’assisterai en septembre 2029 à l’inauguration d’une nouvelle ligne de métro vers le Nord qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Très honnêtement, aujourd’hui, plus personne ne la remet en cause car la dynamique des 10 dernières années a changé la donne. À présent, Bruxelles respire… la réussite.