Souvenez-vous, à l'automne dernier, les experts clamaient que la remontée de l'euro présageait un marché en perdition. La hausse considérable enregistrée depuis par les actions les a contredits. Aujourd'hui, les pessimistes invoquent de nouveaux démons : la hausse du dollar et la chute de l'euro. Selon eux, cette situation reflète les difficultés rencontrées par la campagne de vaccination dans la zone euro – et nous dit quels marchés boursiers vont prendre l'ascendant. Rien de plus insensé ! L'histoire nous montre que les mouvements des devises ne permettent de prédire ni l'orientation du marché, ni la surperformance d'un pays. Le retournement que connaît aujourd'hui la parité dollar/euro n'est que le reflet d'une réalité haussière sous-estimée : la situation de paralysie politique idéale de l'Amérique. Voyez plutôt.

En novembre, nous vous disions que la paralysie législative était de mise après les élections américaines de 2020 – avec une incidence haussière à l'échelle mondiale. Les devises nous montrent cela sous un autre angle. Selon les données historiques, le dollar s'apprécie lorsque le contrôle de la présidence, du Sénat et de la Chambre des représentants des États-Unis est partagé entre les partis – soit une situation typique de paralysie politique. À l'inverse, lorsqu'un parti contrôle ces trois organes, le dollar a tendance à se déprécier.

En voici quelques exemples. Pendant les quatre années de contrôle démocrate total qui ont suivi la victoire de Jimmy Carter à l'élection présidentielle de 1976, le dollar a plongé face aux devises mondiales, enregistrant notamment une chute de 16 % par rapport au franc belge. Les républicains ont ensuite remporté la Maison-Blanche et le Sénat, mais les démocrates ont conservé le Congrès. La paralysie politique s’est donc installée. Le dollar a ensuite grimpé en flèche, gagnant 34 % par rapport au franc dans les 12 mois qui ont suivi, et cette appréciation atteignait le niveau spectaculaire de 94 % lors des élections américaines de novembre 1984. Les difficultés du franc au sein du système monétaire européen ont certes contribué à cette envolée du dollar, mais la vigueur du billet vert était alors généralisée. Il a globalement bondi de 39 % par rapport aux principales devises au cours de ces quatre ans, ce qui a conduit à l'intervention de 1985 sur le marché international des devises.

En novembre 1992, la victoire de Bill Clinton à la présidentielle a entraîné un contrôle exclusivement démocrate pendant deux ans et une dépréciation du dollar, avec un recul de -4 % par rapport aux principales devises. Puis les élections au Congrès de 1994 ont donné lieu à une « révolution républicaine » qui a bloqué les six dernières années du mandat de Clinton. Le dollar s'est envolé de 24 % face aux principales devises mondiales, jusqu'à l'élection de 2000. Six années de contrôle républicain total ont suivi, et le dollar a chuté de -22 % par rapport à un panier de devises. La plus grande partie de cette dépréciation, une chute de 19 %, s'est opérée dans le sillage des élections législatives de 2002, lesquelles ont consolidé l'avantage des républicains.

C'est une tendance qui se répète tout au long de l'histoire. Compte tenu de la facilité avec laquelle tout un chacun peut aujourd'hui accéder aux données, toute personne équipée d'un ordinateur peut en avoir connaissance. C'est certainement ce qu'on fait bon nombre

d'investisseurs. Les marchés intègrent de telles informations dans leurs cours extrêmement rapidement, sans aucun décalage. Dans ce contexte, comme nous l’avons déjà indiqué, il ne faut pas se concentrer sur les données, mais sur ce que leurs aficionados négligent.

Ils redoutent désormais que la hausse inhabituelle du dollar avec un gouvernement américain unifié révèle l'existence de très mauvaises nouvelles, qui seraient anticipées par les marchés des devises mais pas encore par les marchés boursiers. Selon eux, cela signifierait que la résurgence de la COVID-19 et les retards de vaccination en Europe pourrait condamner cette région. La montée des rendements obligataires américains pourrait alors détourner les investisseurs des actions. Ils craignent aussi les problèmes de dette des marchés émergents ou encore un durcissement monétaire de la Réserve fédérale américaine plus précoce qu'annoncé. La liste de leurs spéculations est sans fin...

Pour résumer, les marchés des devises ne « voient » rien qui échappe aux actions et aux obligations. Parmi les marchés dotés de niveaux de liquidité similaires, aucun actif n'est plus « intelligent » que les autres. Les investisseurs en actions prennent connaissance des mêmes rapports, analyses, données historiques, rumeurs et buzz que les cambistes – le tout de manière simultanée. Car souvent, les investisseurs en devises sont aussi des investisseurs en actions ! Aujourd'hui, il leur suffit de regarder au-delà de l'ostensible contrôle législatif des démocrates américains pour constater que les marges au Congrès sont infimes et que les querelles intra-partisanes cimentent la situation de paralysie – avec à la clé un effet haussier, pour les États-Unis comme pour l'Europe.

L'histoire nous enseigne également que les oscillations des devises n'influencent pas les actions, même si les baisses et les hausses de l'euro augmentent et diminuent respectivement les performances extérieures. Prenons l'année 2020. Durant cette année, la monnaie unique a progressé de 9 % vis-à-vis du dollar. Les actions de la zone euro se sont repliées de -1 %, tandis que les actions américaines ont bondi de 11 %. Pourtant, en 2019, lorsque l'euro a reculé de

-2 %, les actions de la zone euro se sont également inscrites en retrait, avec une hausse de 25 %, contre 33 % pour les États-Unis. Il n'existe pas non plus de tendance forte s'agissant des configurations observées lorsque les actions de la zone euro mènent la danse. En 2005, elles ont surperformé leurs homologues américaines (25 % contre 20 %), tandis que l'euro dévissait dans le même temps de -13 % par rapport au dollar – sa pire année de la décennie. En 2003, pourtant, les actions de la zone euro ont devancé les actions américaines (19 % contre 6 %), tandis que l'euro connaissait son meilleur millésime des années 2000 par rapport au dollar avec une hausse de 20 %.

Sur les vingt dernières années, les mouvements de l'euro par rapport au dollar ne montrent qu'une corrélation de -0,13 vis-à-vis de la performance relative des actions de la zone euro par rapport aux États-Unis. Elle signale une très légère tendance des actions de la zone euro à surperformer les États-Unis lorsque l'euro s'affaiblit. Mais sachant qu'une corrélation de 1,0 correspond à une évolution parfaitement parallèle et -1,0 à un mouvement diamétralement opposé, la relation n’est pas assez significative pour être la fondation d’un quelconque processus de décisions.

Pourquoi n'est-elle pas plus marquée ? En partie parce qu'aujourd'hui, rares sont les entreprises qui fabriquent et s'approvisionnent en produits exclusivement dans un seul pays, comme nous

l'avons précisé en septembre. Mais aussi parce que l'impact des fluctuations des devises sur les entreprises est bien connu. Les grandes multinationales se protègent contre les mouvements de change. Et les investisseurs en actions ne manquent pas d'intégrer systématiquement l'impact potentiel de ces mouvements.

La récente volte-face des craintes liées aux devises indique qu'il s'agit d'une question relative au sentiment et non aux fondamentaux du marché. Alors que le sentiment devient plus positif, les épisodes persistants d'anxiété à l'égard de l'euro et du dollar nous révèlent que ce marché haussier doit encore surmonter de nombreuses inquiétudes.