La question des taux négatifs mérite d’être (re)posée, surtout avec les marchés volatiles que nous connaissons aujourd’hui. En effet, les taux directeurs de la BCE sont déjà négatifs, à -0,5%. On se demande encore de quelle marge de manœuvre dispose l’institution pour emboiter le pas à la FED, et tenter de conserver notre faible croissance.

Chronique signée Pierre Nothomb, Managing Partner chez Deminor.

Revenons aux fondamentaux : le taux d’intérêt est la rémunération du capital. Pourquoi rémunère-t-on le capital ? Car il y a un risque lié à son investissement, un aléa sur le fait qu’il nous sera remboursé à l’échéance.

On nous a toujours dis : "le temps c’est de l’argent". Or la réalité des marchés aujourd’hui nous dit tout le contraire.

Le risque lié à l’investissement a littéralement explosé ces dernières semaines à cause du Covid19. Ce virus, même s’il se révèle moins risqué que prévu, montre à quel point nos économies mondialisées sont fragiles. Bon nombre d’entreprises diminuent leurs importations, pourtant moins coûteuses, pour se fournir désormais dans leur marché domestique. 

La rupture de la chaine d’approvisionnement va coûter tellement cher à l’industrie que beaucoup de modèles économiques vont être revus, entrainant très probablement un ralentissement de la croissance mondiale. Celle-ci, n’étant déjà pas très vaillante, pourrait passer en zone rouge très rapidement.

Cela pourrait précipiter les marchés dans une récession, par ailleurs attendue, et redoutée depuis longtemps.

Les banquiers ont, en partie, solutionné le problème des taux négatifs. Comme ils doivent servir des taux légèrement positifs à leurs clients "retail", sous peine d’attiser encore les tensions sociales que nos pays connaissent, les banques centrales ont mis en place un régime spécial : la modulation ("tiering").

Ce système permet aux banques commerciales d’exonérer une partie de leurs fonds déposés auprès de leur banque centrale des charges liées aux taux négatifs. En quelque sorte, les banques centrales prennent la perte, càd les citoyens, en bout de ligne. Si les taux descendent encore, la rentabilité des banques européennes sera clairement menacée, ce qui fait ressurgir le spectre de la dernière crise financière.

Mais revenons à notre réflexion : si un euro demain vaut plus qu’un euro aujourd’hui, cela veut dire que le temps coûte de l’argent à celui qui le place, plutôt que de lui en rapporter. Cela voudrait aussi dire que le risque lié à l’investissement est tellement limité qu’aucune rémunération du capital n’est exigée. 

Or, c’est tout le contraire qui se passe. La baisse des rendements obligataires pousse mécaniquement les marchés actions à la hausse, alors même que leurs attentes de bénéfice fondent comme neige au soleil…Et comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, la FED, qui sera suivie comme un seul homme par les banques centrales du monde entier, annonce son intention de diminuer encore ses taux… accentuant la situation psychédélique dans laquelle nos économies se trouvent.

On imagine qu’il y a un plancher au-delà duquel les banques centrales ne pourront plus aller. S’il y en a un, on s’en approche significativement. À partir du moment où les taux réels deviennent négatifs, on peut considérer qu’il s’agit là d’un impôt déguisé.

De la même manière, à partir d’un certain niveau de dette publique, il s’agit également d’un impôt déguisé, dans la mesure où cet argent ne sera jamais remboursé. Jacques Attali, présent lundi à Bruxelles à l’initiative de la Banque DegroofPetercam, précisait qu’il n’y avait que 4 manières de diminuer la dette publique :

1) La croissance - nous n’en avons presque plus

2) L’inflation – inexistante également

3) La spoliation des épargnants – je parlais d’impôt déguisé

4) La guerre – no comment

La question est donc bien de savoir comment on va relancer notre économie et financer les enjeux climatiques gigantesques qui se présentent à nous, avec une marge de manœuvre si réduite.

Si on résume la situation: (presque) plus de possibilité de baisser les taux, (presque) plus de possibilité d’augmenter l’endettement des états, un risque d’investisseur qui n’est plus rémunéré, et une transition énergetico-climatique qui va coûter des milliards… A cela s’ajoute une gouvernance politique dans certains pays qui montre clairement ses limites. C’est le cas de la Belgique avec notre gouvernement fantôme, mais c’est également le cas de la France, de l’Italie, etc.

Ces constats-là étaient déjà fait. Nous n’avions pas anticipé l’arrivée d’un « Black Swan » comme le Coronavirus, qui pourrait déclencher une réaction en chaine.

Si on se concentrait, pour une fois, sur l’essentiel : le bien-être (voire la survie) des générations futures. On peut faire beaucoup avec moins. Moins de pollution, moins de politique, moins de mondialisation, plus de biens et services partagés , une vie plus simple. Les jeunes sont prêts pour cela. Je ne suis certainement pas un adepte de la décroissance, mais les structures politiques et économiques mises en place après la guerre sont arrivées clairement au point limite de leur efficacité.

Un plan Marshal pour relancer l’économie au travers d’investissements uniquement orientés sur le bien-être des gens rendrait acceptable une entorse au sacrosaint contrôle de la dette publique vs le PIB imposé par l’Europe.

La jeunesse est prête pour cela, elle fonctionne beaucoup plus que nous en communauté (The Third Pillar de Raghuram Rajan, ancien chief economist de la FED et professeur à Chicago), les technologies existent, les réseaux sociaux permettent de mobiliser très rapidement des opinions, de faire évoluer les mentalités à un niveau jamais atteint auparavant. Il faut juste que les chefs d’entreprises et les dirigeants politiques abandonnent leurs modes de fonctionnement, leurs scénarios, leurs process, et en grande partie également leurs croyances.

Comme le dit Jeremy Rifkin (économiste et prévisionniste américain) dans son livre consacré au Green New Deal, nous avons un virage très important à prendre dans les mois qui viennent. Et qu’on le veuille ou non, il n’est pas impossible que le Corona Virus nous force à le prendre maintenant, plutôt que sans cesse reporter l’échéance.

Pour revenir à la question des taux négatifs, je dirais, en conclusion, que tant qu’à avoir des rendements négatifs sur des risques très significatifs, autant prendre le risque de financer la survie des générations futures avec les moyens qu’on peut encore mobiliser aujourd’hui.